Le double visage du lieutenant-colonel Stupakov : architecte des cyber-soldats du GU
Le lieutenant-colonel Kirill Stupakov est l'homme de toutes les contradictions. Sur le papier, ce professeur qui dirige un programme secret de l'Université Bauman est l'archétype de l'officier d'élite : énergique, discipliné et doté d’un professionnalisme hors pair selon ses évaluations internes. Pourtant, dans le secret de ses échanges sur Telegram, le masque tombe : il y traiterait le président Poutine de « vieillard », qualifierait le chef d’état-major Gerasimov d’« idiot » et prédirait avec amertume que la guerre en Ukraine finira « mal » pour la Russie. Malgré ses doutes, Stupakov est le maître d'œuvre d'un cursus redoutable au sein du département n°4, une section qui ne figure pas dans les formations offertes par l’université technique moscovite, fondée en 1830. Celle-ci forme des pirates informatiques, des saboteurs et autres agents du renseignement militaire (GU, ex-GRU).
Les activités de département n°4 et celles de l’officier supérieur ont été mises au jour par un consortium de journalistes internationaux qui ont eu accès à 2 000 pages de documents internes de l’université. L’enquête vient notamment d’être publiée par VS Square, plateforme collaborative régionale réunissant des journalistes de la République tchèque, de Hongrie, de Pologne et de Slovaquie*.
Une pédagogie de l'ombre
Ancien chef d'unité au sein du renseignement militaire, Kirill Stupakov a conçu un programme mêlant « expertise technique de pointe et théorie du complot d'État ».
Cette formation n'est pas un simple exercice académique. Elle constitue le vivier direct des unités les plus agressives du cyber-espionnage russe. Chaque année, une quinzaine de diplômés triés sur le volet pour leurs résultats, rejoignent les rangs du GU. Parmi eux, certains intègrent l'unité 26165, plus connue sous le nom de « Fancy Bear », responsable d'attaques majeures contre la France, notamment le piratage de TV5 Monde et l'ingérence dans la campagne présidentielle d'Emmanuel Macron en 2017.
D'autres sont affectés à l'unité « Sandworm », célèbre pour avoir paralysé le réseau électrique ukrainien et mené des cyberattaques contre les institutions de l'Union européenne. Globalement, les documents récoltés contiennent des listes de dizaines d'étudiants et leurs affectations futures et « révèlent également l'existence d'unités du GU peu connues : l'unité 62174, basée à Sébastopol, en Crimée occupée illégalement, et l'unité 48707, dont l'adresse est la même que celle du Centre scientifique et de recherche du GU n° 11135 à Koursk, juste de l'autre côté de la frontière ukrainienne » détaillent les auteurs de l'enquête.
Entre piratage et lavage de cerveau
Sous l'égide de Stupakov et d'autres hauts gradés comme le général Viktor Netyshko, le général du GU qui dirigeait « Fancy Bear », lors de son ingérence dans l'élection présidentielle américaine de 2016,« les étudiants sont plongés dans un environnement saturé de propagande. Les supports pédagogiques décrivent l'Ukraine comme un pays aux mains de "néonazis" cherchant l'arme nucléaire, tandis que le bulletin quotidien de l'université appelle à "détruire l'ennemi comme le faisaient nos grands-pères" ».
L'enquête révèle même que certains étudiants, comme Iwan Makarow devenu « Mark Fischer », sont préparés à opérer sous de fausses identités, suggérant le déploiement futur d'agents « clandestins » sur le sol occidental.
*Ont participé à cette enquête Le Monde, Der Spiegel, The Insider, The Guardian, Delfi Estonia, VSquare et Frontstory.pl
*Ont participé à cette enquête Le Monde, Der Spiegel, The Insider, The Guardian, Delfi Estonia, VSquare et Frontstory.pl
Photo de Kiryl Stupakov | Source : documents exclusifs obtenus par Frontstory.pl et ses partenaires étrangers.