Jacques Lecompte-Boinet, « Mémoires d’un chef de la Résistance »

  



Lors d’un dîner à Alger, fin 1943, Jacques Lecompte-Boinet explique à son interlocuteur, membre comme lui de l’Assemblée consultative provisoire, les raisons de son engagement en résistance. « C’était le dégoût d’être seul de ma lignée à n’avoir pas fait mon devoir envers mon pays pendant la guerre (1939-40) à cause de mes cinq enfants et il fallait absolument que, justement, vis-à-vis d’eux, je me rachète, je sois digne de mon père et de mon grand-père. » Lorsqu’il se raconte, cet autodidacte de la lutte clandestine a déjà vécu beaucoup de vies en peu de mois. Phénomène habituel chez ces hommes et ces femmes qui s’engagèrent parce qu’humiliés par la défaite, l’occupation, Vichy.

                                       Ceux de la Résistance

Fonctionnaire dans les services financiers de la préfecture de Paris, gendre du général Mangin* et beau-frère de Diego Brosset**, Jacques Lecompte-Boinet (1905-1974) a intégré en 1941 le Mouvement de Libération nationale (qui deviendra Combat) dont il dirige, en zone nord, le bureau d’information. En février 42, il échappe à Paris à l’arrestation, ce qui ne l’empêche pas de continuer à vivre en famille à Sèvres (aujourd’hui Hauts-de-Seine, alors Seine-et-Oise) jusqu’en juillet de l’année suivante. Une trahison au sein du mouvement provoque, en effet, une vague d'arrestations qui aboutit au démantèlement de l'état-major parisien. JLB se retrouve quasiment seul. Il créé alors L’organisation nationale de la Résistance et échappe en juin, à nouveau aux Allemands. Son mouvement se transforme en janvier 1943, en Ceux de la Résistance qui devient rapidement l’un des plus importants de l’ex zone Nord. Effectuant des opérations de sabotage des voies ferrées et navigables de l'Est, CDLR assure également de nombreuses réceptions de parachutage. Ses membres participent aussi à la diffusion des ouvrages des Editions de Minuit (créées en 1941) et notamment du Silence de la Mer. Livre écrit par l’un des deux fondateurs de la maison d’édition, Jean Bruller sous le pseudonyme de Vercors que Jacques Lecompte-Boinet rencontre régulièrement. Pour la France libre, ce dernier devient l’un des hommes chargés d’incarner un « contre-Etat » face à Vichy, comme l’explique dans la postface, l’historien Bruno Leroux.

                                    La Résistance vue de l’intérieur

L’un des indéniables intérêts de ces Mémoires d’un chef de la Résistance est de raconter le quotidien, l’intime parfois, de la vie des résistants. Une réflexion de Lecompte-Boinet datant de la fin 1942, explique l’un des enjeux de l’engagement : « L’année s’achevait. Mais combien d’amis avais-je perdu ? » Elle dit l’anxiété qui abîme les résistants : « La nervosité qui s’emparait de nous progressivement, la vie que nous menions en vase clos avec la crainte toujours suspendue sur nos têtes d’une arrestation possible… » Tout est résumé dans cette citation***. Jacques-Marie, Le Bouédic, Peyrac, Mondor, Dumont, Réaumont, Legrix, Jacques, Mathieu, Lefort…le chef de CDLR usa de très nombreux alias. Son récit minutieux, qui n’inclut pas forcément la nuance, s’intéresse particulièrement à ces hommes et femmes décidés à « faire quelque chose » contre l’occupation de leur pays. Qu’y voit-on ? Outre la peur, les pièges, la traîtrise, les drames nous l’avons vu, des épisodes burlesques, le don de soi, l’héroïsme, l’amateurisme des débuts puis la professionnalisation, les rapports compliqués entre civils et militaires (ou anciens), la difficulté de jeunes gens pour s’affirmer face à des résistants plus âgés, les rivalités entre mouvements donc entre les hommes, une bataille des égos, la suffisance de certains chefs de réseaux ou de mouvements ou de la France libre, la concurrence avec Londres (où il se méfie des juifs qui entourent le général de Gaulle et les parlementaires de la IIIème République) et tout cela malgré la menace permanente que faisaient peser les services de répression de l’occupant efficacement secondés par leurs sicaires français ainsi que la police et la gendarmerie de Vichy. C’est là le clair-obscur de la Résistance. Durant ces mois à part, le temps se dilate explique Lecompte-Boinet et l’équilibre personnel de chacun de ces « aventuriers » est certainement terriblement menacé.

                                                    1245 pages

Ces mémoires d’almanach, qui nous conduisent également à Londres et donc à Alger, sont une combinaison d’écrits de l’auteur compagnon de la Libération. Elles sont un pari audacieux -1245 pages- mais courageux des éditions du Félin. Avec un appareil critique riche et une postface efficace, voici un ouvrage important pour approfondir ses connaissances de la résistance intérieure. A l’heure où dans le débat public la Résistance continue à être convoquée ou prise en otage, ces Mémoires d’un chef de la Résistance (juré au procès Pétain) offrent une opportunité pour combler nos lacunes. Bruno Leroux écrit que ces mémoires ne sont pas tout à fait comme les autres. Ce livre est effectivement un bel exercice d’anamnèse, les événements ouvrant le sens à de multiples situations psychologiques, précieuses pour cerner les acteurs et leurs choix.

Mémoires d’un chef de la Résistance, Jacques Lecompte-Boinet, éditions du Félin, 39 €.

*Le général Charles Mangin fut marginalisé par Pétain lors de la Première Guerre mondiale mais Clémenceau lui obtiendra ensuite le commandement de la Xème armée.

** Français libre, le général Brosset prend le commandement en août 1943 de la 1ère division française libre (DFL). Il meurt en novembre de l’année suivante dans un accident en Haute-Saône, au volant de sa Jeep.

*** Le nombre de déportés résistants est évalué à environ 45 000 par François Marcot dans le Dictionnaire historique de la Résistance, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2006. D’après l’historienne Gaël Eismann, environ 3 000 personnes ont été fusillées après jugement des tribunaux militaires allemands. Environ 1 000 otages ont été fusillés par les Allemands. Environ 12 000 résistants sont victimes de la « lutte contre les bandes » menée par la Wehrmacht, la Waffen SS et la Sipo-SD, qu’ils aient été tués au combat, exécutés ou massacrés avec des civils (environ 3 000).

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