« Si je n’avais pas de directeur de la sécurité, voilà tout ce qui aurait pu m’arriver »

Analyste à ce qui était alors le Secrétariat général de la défense nationale (SGDN), à la Direction du renseignement militaire (DRM), rédacteur en chef de la lettre confidentielle TTU, Arnaud Kalika est depuis 2013, directeur de la sécurité de Meridiam. Dans « Sécurité, le métier du futur » (Editions du Cerf), l’auteur détaille, avec moults exemples et efficacité, les rôles de « cet architecte de la lucidité au service de la résilience de son entreprise ». Rencontre.


Un directeur de la sécurité est un aiguilleur, au carrefour des dangers, des défis, des entourloupes ?
Être directeur de la sécurité en entreprise, c’est incarner l’approche par les risques. Au XXIe siècle, aucune décision n’est prise sans mesurer le rapport entre l’opportunité et le risque. Aucun développement à l’international n’est entrepris avant un déminage du marché visé. Aucun recrutement n’est validé sans vérification de la bonne honorabilité du postulant. Dans le milieu, on parle volontiers d’éclaireur, au sens d’éclairer la réalité d’une situation car l’entreprise privée évolue dans un monde devenu totalement imprévisible. Depuis l’annexion par la Russie de la Crimée en 2014, les crises n’ont cessé de s’enchaîner, sans compter la pandémie de la Covid-19. Comment dès lors garantir la protection des intérêts d’une entreprise ? C’est tout l’enjeu du métier de directeur de la sécurité, qui n’est pas là pour fomenter des coups fourrés comme certains veulent le faire croire, mais pour protéger l’entreprise, ses collaborateurs, ses informations et ses infrastructures contre les risques et les menaces transversales.

Qui est là également pour combattre la naïveté ?
La naïveté est l’un des maux les plus difficile à combattre dans une société inondée par les réseaux sociaux et l’information en continu. Dans mon livre, je prends plusieurs exemples où une situation est tellement évidente qu’elle doit se produire. Mais l’évidence n’est pas parfois pas prise au sérieux, parce qu’on pense qu’il est impossible qu’elle se produise. Ainsi, même si tout le monde savait que Vladimir Poutine avait l’intention d’entrer militairement en Ukraine pour s’emparer de Kiev et reconstituer un néo-glacis de sécurité dans le prolongement de ce qui existait aux temps de l’URSS, cette évidence n’a pas été prise au sérieux. Une vraie naïveté par rapport à la situation géopolitique, voire une volonté de se voiler la face alors que le retour de la force dans les relations internationales était limpide. La mission du directeur de la sécurité est ici d’acculturer ses personnels et ses chefs au monde réel, un monde sans fard ni paillette, et permettre à l’entreprise de faire face.

Quel est le profil type du directeur, de la directrice de la sécurité d’une entreprise, d’un groupe, d’une organisation, d’une institution ?

La majorité des profils est issue des institutions : défense, intérieur, douanes, gendarmerie… le monde du renseignement est largement représenté avec beaucoup d’anciens des services qui se lancent dans une deuxième vie au service du privé. Cependant, progressivement, les « civils » gagnent du terrain. C’est au choix du PDG, qui pourrait également vouloir faire monter un profil en interne plutôt que d’aller recruter parmi d’anciens officiers généraux. Il n’existe pas de règles. Le point clef est la confiance créée entre le directeur de la sécurité et son PDG. A noter que ce poste est largement masculin, les femmes directrices de la sécurité en titre étant encore peu représentées.

Savoir planifier et anticiper sont deux piliers du métier ?
Oui, absolument. Anticiper les crises externes et internes au travers de dispositifs prédictifs est un travail quotidien, à l’instar de ce que peuvent faire certains services de renseignement. Il en est de même pour la planification. Un directeur de la sécurité se doit de maîtriser ce qu’on appelle la gestion de crises, impliquant la rédaction de plan et leur mise en œuvre. Les planifications froides, celles qui envisagent l’impossible sont essentielles. Il faut jouer les scénarios qui paraissent chimériques pour préparer l’entreprise au pire et ainsi ne jamais être surpris. Chaque signal faible s’examine et aucun ne peut être balayé d’un revers de main.

Cette fonction est aussi de savoir casser la routine de l’entre-soi ?

Le directeur de la sécurité doit sortir de son antre, surtout lorsque c’est un ancien officier général ou un ancien des services. Ainsi, il doit multiplier les contacts, aller vers l’autre, et faire ce qu’on appelle au Cercle des Directions de la Sécurité (CDSE) de l’humain. Un directeur de la sécurité qui passe son temps derrière son écran n’a pas compris le sens de son métier. Dans le même temps, aller sur le terrain simplement pour se montrer est couteux et contre-productif. Tout est une question de mesure et de nuance par rapport à l’entreprise que l’on sert.

Comprendre et répercuter que « la mer est toujours calme avant la tempête » ?

Vous abordez ici le thème compliqué de la communication. Un directeur de la sécurité doit protéger son information sensible. Mais il doit également savoir partager ce qui doit être partagé parce que le cœur de l’intelligence économique d’une entreprise, qui est dans le périmètre naturel du directeur de la sécurité, c’est de ne pas considérer l’information comme une source de pouvoir. Toute information doit pouvoir être communiquée dans l’intérêt de l’entreprise, en respectant ce que les institutionnels appellent « le devoir d’en connaître ». Si le directeur détient une information qui laisse entrevoir une crise, il se doit de la partager et de la faire remonter à son PDG, y compris les weekends ou au mois d’août !

Quid de la rivalité potentielle avec la direction des relations humaines ?

Il s’agit d’une rivalité théorique due au fait que le directeur de la sécurité, lors de ses enquêtes d’honorabilité, a le pouvoir de lever un drapeau rouge et de bloquer un recrutement. En pratique, les deux fonctions (sécurité et ressources humaines) sont censées œuvrer en parfaite intelligence. Si ce n’est pas le cas, comme je le montre dans le livre, c’est souvent la sécurité qui l’emporte. Encore faut-il pour cela que le directeur de la sécurité ait une position de confiance avec son PDG.

Le talon d’Achille des actifs économiques français, le cyber ?
Je dirais le cyber et l’ingérence étrangère. Le risque cyber est bien connu et je ne m’y attarderais pas. L’hygiène informatique, tant qu’elle ne sera pas respectée par les acteurs privés, restera une menace majeure. C’est au directeur de la sécurité d’avoir un œil sur ces sujets en lien avec des équipes cyber dédiées. Sur les ingérences, c’est plus délicat. Il existe encore trop dans les entreprises françaises l’idée d’un angélisme au regard de pays comme la Chine, la Russie, les Etats-Unis, l’Allemagne et bien d’autres. Dans le monde économique, les amis n’existent pas. Nous avons surtout des ennemis, des concurrents. En outre, quand on parle Chine, Russie et Etats-Unis, nous avons des Etats prêts à tout pour dérober nos savoirs-faires. Le directeur de la sécurité doit ici être intransigeant et travailler en collaboration intelligente avec les services compétents de l’Etat.

Beaucoup font encore rimer sécurité privée avec barbouzerie ?
Je m’attendais à cette question ! Je pense que les actions sans signature et autres opérations déguisées sous couverture d’entreprises privées existeront toujours. Cependant, lorsqu’une entreprise a la chance d’avoir un directeur de sécurité, ce dernier doit être le gardien du temple et la protéger de ce type de pratiques. Aujourd’hui, la sécurité privée est bien encadrée avec des prestataires de qualité, notamment en France (GEOS, Amarante…). C’est un métier dont les entreprises ont besoin en raison d’une explosion du risque de sécurité à la fois pour la protection de site et pour sécuriser certains déplacements de voyageurs d’affaires en zone complexe.

Vous souhaitez démontrer dans cet ouvrage que le (la) directeur (trice) de la sécurité est créateur (trice) de valeur ?

Oui, recruter un directeur de la sécurité est un coût fixe pour l’entreprise. Un coût qui peut apparaître comme une perte sèche. Mais en la matière, j’essaie de montrer qu’il faut raisonner à fronts renversés et réfléchir en termes de coûts évités. Si je n’avais pas de directeur de la sécurité, voilà tout ce qui aurait pu m’arriver. D’un seul coup, la fonction devient indispensable notamment au plan de la gestion du risque de réputation. Elle créé de la valeur que les partenaires et potentiels investisseurs apprécient en fonction de leurs objectifs. Ne pas avoir de fonction sécurité dans l’entreprise c’est s’exposer à des risques, qui, s’ils se cristallisent, peuvent conduire celle-ci à mettre la clef sous la porte.

Arnaud Kalika, Sécurité, le métier du futur, Les éditions du cerf, 18€.

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