Félix Kersten, les mains qui ont fait fléchir le diable
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La rencontre avec le diable
Eduard Alexander Felix Kersten, né en 1898 à Tartu en Estonie de parents germano-baltes, est un thérapeute manuel formé notamment par un médecin lama tibétain à Berlin, où il exerce une partie de l’année. Il passe les autres mois dans d’autres pays européens comme la Hollande, la Suisse ou l’Autriche, où il reçoit une patientèle fortunée. En mars 1939, il est approché pour traiter Heinrich Himmler, le chef de la Gestapo et de la SS, qui souffre de maux d'estomac chroniques. Grâce à une technique de pressions ciblées sur les centres nerveux, Kersten parvient immédiatement à soulager le diable nazi, devenant pour lui un précieux « Bouddha magique ». Très vite, une dépendance absolue s'établit : Himmler ne peut plus se passer de ses soins. Conscient de son influence, Kersten décide alors de jouer un jeu d'influence audacieux pour arracher des vies au régime.
Des douleurs d'un bourreau au « Contrat pour l'humanité »
Refusant tout avantage personnel, Kersten exige d'être rémunéré par la libération de prisonniers. Au fil des ans, il obtient l'élargissement de milliers de résistants, de prisonniers politiques et de déportés de diverses nationalités. En mars 1945, alors que l'Allemagne s'effondre et que Hitler ordonne de faire sauter les camps de concentration, Kersten accomplit son plus grand exploit. Il pousse Himmler à signer le « Contrat au nom de l'humanité », stipulant que les camps ne seront pas dynamités, que les exécutions de Juifs cesseront et que le drapeau blanc y flottera. Selon un rapport de 1947 du Congrès juif mondial, Kersten aurait ainsi contribué à sauver près de 100 000 personnes, dont environ 60 000 Juifs, au péril de sa vie.
Une reconnaissance tardive
Après la guerre, l'histoire de ce thérapeute suscite pourtant la méfiance, certains l'accusant de collaboration en raison de sa proximité avec Himmler. Cependant, une commission d'enquête officielle néerlandaise démontre en 1949 la réalité de ses sauvetages héroïques. Bien qu'il ait été proposé huit fois pour le prix Nobel de la paix, il ne l'obtiendra jamais. Félix Kersten s'éteint d'une crise cardiaque en avril 1960, en Allemagne de l’Ouest. La France lui décernera la Légion d'honneur à titre posthume. Son incroyable destin, immortalisé par Joseph Kessel dans Les Mains du miracle (Gallimard), demeure l'un des récits de sauvetage les plus extraordinaires et ambigus de la Seconde Guerre mondiale. L’historien français François Kersaudy lui a consacré, en 2021, un ouvrage, La Liste de Kersten (Fayard), traduit en neuf langues.
Photo : Felix Kersten (au centre), Heinrich Himmler (à droite) en 1944. ©Archives du Patrimoine culturel prussien / Bildarchiv Preußischer Kulturbesitz)/Times of Israël.
