Du moral dans l’armée de terre. Paroles d’acteurs.

Le moral est une boussole. Particulièrement lorsqu’une société vit des bouleversements et des incertitudes, que les mauvaises nouvelles s’accumulent, que les repères sont brouillés, que les perspectives ne s’écrivent plus qu’à court terme. Chacun se sent perdu. Rassurer n’est guère aisé et se rassurer est encore plus difficile. Les bouleversements structurels sont en cause mais les impacts du quotidien constituent des échos parfois assourdissants. Ils concernent autant la société civile que les armées qui vivent, depuis près de six ans, au rythme des restructurations. C’est sur ces dernières et en particulier l’armée de terre, que nous avons porté notre regard. Et écouté des acteurs. Militaires et civils...

Cet officier dont la fonction lui permet d’obtenir une « vue d’ensemble » explique : « Sur le terrain il y a des gens radieux. Mais à Paris par exemple, le son de cloche est différent ». Dans la catégorie des militaires « satisfaits », il faut particulièrement intégrer ceux qui partent en OPEX. « Mais » ajoute-t-il aussitôt, « il ne faut pas résumer l’armée à ces seules opérations ». Le budget « opérations extérieures » de la loi de programmation militaire (2014-2019) apporte une réponse précise à ce « risque », retenant un montant prévisionnel annuel de 450 millions d’euros (contre 630 en 2013).
Autre aspect considéré comme positif : la préparation opérationnelle. Avec un bémol, la disponibilité technique des matériels. Ainsi ceux qui rentrent d’Afghanistan doivent être remis en état (« métropolisation »). Ce qui prend du temps. Traité avec humour, et pour reprendre un sketch de Fernand Raynaud qui s’interrogeait sur la période que met le fût du canon pour refroidir, la réponse fusait ainsi : « Cela prend un certain temps ! ».

Les mécontentements
Dans le hit-parade de ces mécontentements figure en tête l’incontournable et médiatique Louvois (qui fût secrétaire d’Etat à la guerre de Louis XIV). Le système de paie défaillant est devenu champion du dysfonctionnent. « Mais a-t-on réglé l’idée qu’il y a un problème ? » feint de s’interroger un parlementaire très au fait des affaires militaires. « Tous les acteurs concernés » poursuit-il «ont-ils pris la mesure de la « débâcle administrative » ? Ainsi, l’imposition sur les trop-perçus. « Qui génère un stress auquel les militaires ne sont pas habitués ».
La vie courante dans les bases de défense est un autre point-clé du mécontentement. On y voit des hommes et des femmes contraints d’utiliser leur ordinateur personnel, leur propre véhicule pour effectuer des missions professionnelles mais aussi…apporter leur papier hygiénique. Phénomène qui en dit long sur cette paupérisation qui semble gagner du terrain. « Ce qui est ressenti comme une forme de vexation » estime un haut fonctionnaire militaire. Un témoin, raconte cette double anecdote. « Dans la cité des cadres de Villacoublay, la chaudière est en panne. Il n’y a pas de crédits pour la réparer. Alors, les personnels se débrouillent. A l’école du génie d’Angers, même problème. Là aussi on a installé des douches de campagne pour les stagiaires ». Un député de la majorité, membre de la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale commente : « On a récemment dit aux militaires voilà 30 millions d’euros. Dépensez-les ! Le risque est de les dépenser mal ».

Et encore
Autre facteur de crispation, l’entretien des infrastructures. « On ne construit plus, on n’entretient plus » constate un officier supérieur. « Les besoins sont de 11 € par surface bâtie. Nous ne disposons pas du quart ! ». Un autre : « Comme les crédits manquent nous assistons à un phénomène de « réinternalisation ». Ainsi, il n' y a plus d’argent pour tondre les espaces verts. Alors la main-d’œuvre est à nouveau militaire mais sans les moyens du passé. Autres exemples : gardiennage des emprises, bus fournis aux unités des forces (soutenus) sans conducteurs...que la formation bénéficiaire du soutien doit donc trouver. « Les soutenus » sont obligés de participer à leur propre soutien, voire à le reprendre en intégralité dans certains domaines" explique un officier.
« Tout le monde le sait maintenant. Nous sommes en déflation constante. Moins 24 000 suppressions à venir. N’oublions pas les 10.000 postes qui restent encore à supprimer au titre de la dernière LPM ! » rappelle ce spécialiste des ressources humaines. « Le soutien perdra 15 000 postes. Aujourd’hui, il n’y plus rien à prendre ! » déplore un officier de l’état-major des armées (EMA). A cette déflation, il faut ajouter le « dépyramidage ». « La précédente réforme n’a pas permis de gagner en masse salariale », précise-t-il. Et d’ajouter, certain de son effet « car d’un autre côté, on a créé 700 postes OTAN, d’autres pour la cyberdéfense… ». Concluant : « Le taux d’encadrement en officiers doit descendre à 16% . Nous aimerions que cela soit valable pour les personnels civils de catégories A qui ont augmenté de 25%, ces cinq dernières années ! ». Autre phénomène mécanique : ce « dépyramidage » influe sur le tableau d’avancement des colonels. « Nous fabriquons des brevetés qui n’atteindront pas le grade ! » constate un jeune retraité. Les mesures d’incitation au départ seront-elles suffisantes (pécule, pension afférente au grade supérieur, promotion fonctionnelle sous condition…) ? ». Reste une question : leur financement.

Demain
Ce « grand chambardement » concerne également d’autres catégories d’officiers, anciens, qui faute de perspectives d’avancement conformes à leurs ambitions risquent de partir… « Ce seront les meilleurs d’entre eux qui se recaseront le mieux ! » commente un spécialiste du reclassement. Un proche de l’Hôtel de Brienne et du cabinet, sur lequel convergent beaucoup de critiques (parmi d’autres le « saquage » de deux colonels siégeant au Conseil supérieur de la fonction militaire (CSFM) après la réunion houleuse du 21 juin dernier, le rôle du directeur de cabinet du ministre…) conclut ainsi : « Je crois que Jean-Yves le Drian et ses collaborateurs du cabinet ont pris conscience qu’il fallait des moyens pour améliorer le système Bdd. C’est un système que l’on n’a pas choisi. Et nous sommes contraints de remanier le déficit ! ».         Face aux restrictions, le système D prévaut. Rien de bien nouveau. Son recours sera-t-il systématisé ? Le colonel Le Gal, chef de corps du 31ème régiment de génie (Castelsarrasin, Tarn-et-Garonne) lui, est parti à la recherche de partenaires extérieurs utilisant « une marge de manœuvre pour valoriser le régiment ». Son objectif : financer une salle de traditions régimentaires qui permettrait notamment d’améliorer le parcours initiatique des jeunes engagés. « C’est une initiative individuelle innovante et…osée ! » commente-t-on boulevard Saint-Germain.

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