La Turquie et les massacres d’Alaouites en Syrie
Les derniers verrous ayant sauté depuis que Donald Trump tient le gouvernail des Etats-Unis (qui portent de moins en moins leur nom) le désordre mondial désinhibe certains responsables politiques qui s’étaient encore fixé des lignes. Ils les ont aujourd'hui franchies. Citons en deux : Netanyahou en Israël qui achève de confisquer le pouvoir à des fins personnelles et a mis depuis longtemps la démocratie en danger ; Erdogan en Turquie qui fait totalement basculer son régime en autocratie.
Les rêves démesurés d’Erdogan
Deux faits récents confirment cette attitude d’invincibilité dans laquelle baigne le lointain successeur de Mustapha Kemal Atatürk, le fondateur de l’Etat turc. Recep Tayyip Erdogan vient ainsi de faire arrêter son principal opposant, ainsi que ses proches. Ekrem Imamoglu, par ailleurs maire d’Istanbul, vient d’être incarcéré.
L’autre situation s’est déroulée, dans le sang, au début du mois en Syrie. Ankara apporte, en effet, un soutien direct, logistique et financier, à des milices membres de l'Armée nationale syrienne (ANS). Très antikurdes, elles sont un outil utile de la mise en musique de la stratégie d’occupation, de contrôle des ressources et d’influence régionale de celui qui depuis 21 ans est aux rênes du pouvoir turc (Premier ministre puis président de la République). Précisons que leurs soutiens à Ankara seraient des agents du renseignement proches ou issus du Parti d’action nationaliste (MHP, extrême-droite).
Ces groupes ont perpétré au début du mois la « boucherie » contre la communauté alaouite* dans les provinces syriennes de Lattaquié et Tartous. Une réalité qui est loin d’apparaitre dans les premiers commentaires, notamment sur les réseaux sociaux, qui ont suivi la mort de près de 1 400 personnes sur la côte syrienne.
SSSB, HD…
Les leviers turcs sont la brigade Sultan Suleiman Shah (SSSB), dirigée par Mohamed al-Jassem (Abu Amsha), et la brigade Al-Hamzat (HD), sous le commandement de Saif Baloud (Saif Abu Bakr). Deux factions totalement inféodées à la Turquie comme peut l’être également la brigade Sultan Mourad.
« L’endoctrinement de ces milices a également favorisé une radicalisation confessionnelle, où les minorités alaouites et kurdes ont été systématiquement désignées comme des ennemis » explique un diplomate européen, longtemps en poste dans la capitale turque.
Entre le 6 et le 13 mars, les mercenaires de la brigade Sultan Suleiman Shah et Hamzat ont exécuté, selon différents témoignages, des centaines de civils alaouites, menant des rafles dans plusieurs localités aux abords de Tartous et Lattaquié. Des témoins décrivent des scènes où des hommes en âge de combattre ont été abattus, tandis que des maisons ont été incendiées et pillées. « J'ai contacté plusieurs sources en Syrie : toutes ont confirmé que Sultan Shah Murad (alias Amshat) et Hamzah (alias Hamzat) étaient les principaux responsables des violations contre les civils » confirme Orwa Ajjoub chercheur syrien à l’université de Malmö (Suède) où il est réfugié. « Ces groupes sont dirigés par des seigneurs de guerre et sanctionnés par les États-Unis » prend-il soin de préciser sur X. Cédric Labrousse, créateur du site Syrian rebellion observatory rappelle que le « très sérieux SNHR, organisme syrien de suivi des droits de l’homme confirme la participation de ces milices dans les massacres. »
Des milices rattachées à la nouvelle armée syrienne ?
SSSB, qui est placée sous sanctions du Trésor américain depuis 2023 à la suite de crimes de guerre commis à Afrin a renforcé sa coopération avec la brigade Al-Hamza en créant une force commune (al-Qouwwah al-Mouchtaraka), et avec la division Sultan Murad. Ce qui leur permet de « coordonner leurs activités militaires et criminelles de manière plus efficace » note le diplomate européen.
Une fois les populations jugées indésirables éliminées, leurs biens sont confisqués et une autorité militaire sous contrôle turc se met en place. Un classique.
Le nouveau pouvoir syrien tente actuellement d’intégrer ces factions à l’armée nationale. Elles seraient alors théoriquement placée sous l’autorité du nouvel Etat…
Photo : ©Syrian rebellion observatory