mardi 4 mai 2021

« Les guerriers sans nom » de Jean-Christophe Notin



 
Pourquoi s’engage-t-on ? Cette question est la première que Jean-Christophe Notin a posée à ces « Guerriers sans nom ». Comme naguère, il l’avait formulée à d’autres combattants, bien plus âgés, décorés de la croix de la Libération pour leur engagement durant la Seconde Guerre mondiale. Cet ouvrage publié par les éditions Tallandier est le quatrième d’une série d’entretiens. Ce furent auparavant les clandestins de la DGSE, les Compagnons de la Libération donc, les ambassadeurs étrangers en poste à Paris. Construit avec 28 officiers généraux, officiers et sous-officiers servant ou ayant servi dans les forces spéciales (FS) cet ouvrage est un « livre de bibliothèque » pour reprendre la formule utilisée au XIXe siècle par Flaubert pour parler d’un écrit qui compte. Et c’est même une gageure pour un livre construit sur des interviews. Mais la liberté de ton des acteurs crée immédiatement une proximité avec les opérateurs. Il y a toutefois un autre élixir. Qui va au-delà des séquences incontournables concernant l’engagement (le souhait d’en être), de la sélection, de l’entrainement, des missions, de l’organisation du Commandement des opérations spéciales (COS). Et qui a pour nom : l’intimité. Les invités de J.C. Notin n’éludent pas cette intériorité. Ils ont beau être des guerriers sans nom, des orfèvres de l’ellipse (avec leur famille et leurs proches) des adeptes d’une langue solitaire, pleine de rétractions de phrases, de tournures frugales pour des raisons de sécurité, ce sont avant tout des hommes. Qui doivent affronter ces minutes de séparation mélancolique avec une épouse, une compagne, les enfants lorsque l’heure de la mission sonne. Connaissant fort bien l’inséparable souci que ce départ provoque chez ceux qui restent. Qui sont confrontés à l’épaisseur de la réalité, la peur, la crainte de la blessure, de la mort qu’ils donnent ou peuvent recevoir. L’adresse du général Patton à ses hommes, évoquée dans l’ouvrage, définit l’équation : « Vous n’êtes pas là pour donner votre vie pour votre pays mais pour que le gars d’en face le fasse pour le sien ! »
Cette intimité fait le livre. Jean-Christophe Notin a ainsi su également entrer avec beaucoup de respect et de retenue dans la proximité de Florence de Pierrepont et Léa Bertoncello, dont les conjoints, commandos Marine, ont été tués en mission, il y a quasiment deux ans, dans la nuit du 9 au 10 mai 2019.
L’auteur a mis dans ces 375 pages de la lumière sur l’occulte. L’interview est l’une des techniques les plus difficiles. Sa maîtrise ne s’acquiert que grâce à la confiance. Qui se construit au fils du temps. Poser des questions ouvertes à des représentants d’un milieu fermé en n’obtenant pas la langue de bois est aussi une mission délicate. Au fond, à partir d’un banal adverbe interrogatif, « pourquoi », on parvient à construire un livre percutant.

samedi 1 mai 2021

Halte au feu !

La tribune des militaires qui a pris des proportions inattendues, n’est que l’avatar d’un climat qui ne cesse de se détériorer dans la société. C’est ce qu’ont d’ailleurs dit, à leur façon, au début de leur libelle, les signataires. 
Force est de constater qu’autour de nous, le climat devient de plus en plus exécrable. Ainsi le fiel anonyme circulant sur les réseaux sociaux. Où l’insulte, la menace font florès d’autant que les porteurs de haine avancent la plupert du temps dissimulés. Cette délation nauséabonde est un réflexe classique et un révélateur des périodes de crise. L’occupation de la France durant la Seconde Guerre mondiale en a donné un aperçu mortifère.
Les élus sont ainsi souvent trainés dans la boue. Les maires de petites communes en sont les principales victimes alors que d’autres élus, acteurs du débat national alimentent goulûment les braises en fonction de leurs intérêts.
Ce climat délétère touche également les journalistes. Il faut parfois du courage à certains confrères pour exercer leur métier ; c’est-à-dire transmettre des faits, les mettre en perspective, être ce lien entre l’information et le public. Je ne parle pas de mes confrères chinois, russes, algériens, afghans, iraniens, syriens, saoudiens, mexicains… qui se battent contre Goliath pour tenter de rester indépendants. Non, je parle de contrées où on ne part pas habituellement la boule au ventre, c’est-à-dire en France ou en Belgique.
Hier matin, la RTBF (Radio-Télévision belge) racontait combien les pressions verbales se multiplient sur le terrain. Un reporteur expliquait que, récemment, allant couvrir une « boum » au bois de la Cambre (Bruxelles) en dépit des mesures sanitaires, il s’est fait copieusement insulter « Journalope », « Collabo » « Merdia ». « J’ai ressenti de la haine » commente-t-il. Cet exemple n’est évidemment pas isolé mais duplicable en France (parfois, souvent ?). Les journalistes couvrant les manifestations des « Gilets jaunes » ont aussi entendu ces insultes. D’autres, il y a quelques années, lors de réunions du Front national… Ce sont généralement des mots. Mais les confrères sont bien placés pour connaitre leur poids. Thierry Curtet, journaliste à France Télévisions, se rappelle avoir été pris à partie lors du congrès d’une centrale syndicale, simplement parce que le quotidien Libération, dépassait de sa poche. C’est dire l’exacerbation ambiante. Au-delà de cette anecdote, la concurrence des réseaux sociaux contribue grandement à déformer les comportements. « Il y a là, une grande méconnaissance du fonctionnement de la presse. Certaines personnes, qui ont vu circuler une information sur les réseaux sociaux lui donnent la même valeur que celle des médias professionnels. Sauf qu’un journaliste va la vérifier afin de la valider » explique Thierry Curtet.
Au-dessus de l’insulte, il y a la violence inouïe, celle dont a été victime un photographe de L’Union, le 27 février dernier. Hervé Lantenois est resté de longues semaines dans le coma, il est toujours hospitalisé et suit une rééducation intense.
Mercredi, le rédacteur en chef des Nouvelles Calédoniennes, expliquait dans son journal et sur le site que la situation financière du quotidien était en mauvaise posture. Quelques heures plus tard, il rendait compte par les mêmes moyens de la réaction des Calédoniens : « Nous étions loin d'imaginer le flot de haine qui serait déversé à notre encontre sur les réseaux sociaux. Nous avons appris, dans des termes fleuris, que nous ne savons pas faire notre travail, que nous n'aimons que le sensationnel, que nous sommes à la fois incapables d'enquêter et totalement inféodés (pas toujours aux mêmes d'ailleurs), que nous passons nos journées à déformer la vérité, voire à mentir délibérément pour on ne sait quel obscur dessein. En bref, la mort annoncée des Nouvelles était la seule bonne nouvelle que nous pouvions apporter à nos lecteurs. » Ce qui, par parenthèse, montre bien le raidissement du Caillou à l’aube d’un déterminant troisième référendum sur l’avenir de ce territoire du Pacifique océanien, dont on ne mesure pas en métropole, les multiples enjeux.
Victoire des complotistes, de ceux pour qui, par définition, les journalistes sont « des pourris » ou une « profession nuisible » ? Il serait bon de retrouver un peu de calme, de nuance. Parce que ce flot de comportements individuels nourrit une vague nauséeuse qui ne cesse de grossir.
Alors « Halte au feu ! ». Les plus anciens se souviennent de ce cri lancé par un officier et des manifestants, à de multiples reprises, le 26 mars 1962 à Alger lors d’une fusillade, rue d’Isly. « Halte au feu ! »

jeudi 29 avril 2021

Camerone 2021, Florence Parly à la 13e DBLE

Vu du poste de commandement par ses concepteurs en 2018 ©DR

C’est Florence Parly qui présidera la cérémonie de Camerone, demain, à la 13e Demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE) sur le Larzac (Aveyron). Elle sera accompagnée du général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), ancien chef de corps du régiment (c’était à Djibouti entre 2008 et 2010). La ministre des Armées inaugurera à cette occasion le poste de commandement, situé dans ce nouveau quartier général de Castelnau. Ce Camerone 2021 se déroulera à La Cavalerie, comme dans les autres communes de métropole et d’outre-mer abritant des régiments légionnaires, sans public, dans un format strict, crise sanitaire oblige (voir entretien avec le général Lardet, COMLE, publié le 24 avril).

Tribune des généraux (suite), le CEMA « souhaite leur mise à la retraite d’office »

 

©Armées

Le général François Lecointre, souhaite que la mise à la retraite des généraux, aujourd’hui en deuxième section, qui ont signé la tribune publiée par Valeurs Actuelles « soit décidée. C’est une procédure exceptionnelle, que nous lançons immédiatement à la demande de la ministre des Armées. Ces officiers généraux vont passer chacun devant un conseil supérieur militaire. Au terme de cette procédure, c’est le président de la République qui signe un décret de radiation. » Une annonce faite dans un entretien publié ce matin par le Parisien. Le chef d'état-major des armées conteste à ces généraux «en particulier au général Piquemal* qui a déjà été radié, le droit de prendre des engagements politiciens en mettant en avant leur grade. » Par ailleurs,18 militaires en activité, dont quatre officiers, auraient signé la tribune. « Ils recevront des sanctions disciplinaires militaires » précise le général Lecointre.

*Sur le général Piquemal, ex-COMLE (1994-98) lire posts des 6,7, 8 février, 7 mars et 7 octobre 2016.

mercredi 28 avril 2021

La tribune des gilets kakis

Ils ne sont ni les héritiers du « quarteron de généraux en retraite » d’Alger, ni ceux des généraux et amiraux qui ont suivi le maréchal Pétain à partir de juin 1940 avant de se ressaisir pour certains ou de sombrer, pour d’autres, dans une Révolution nationale (RN) qui prit vite la sinistre couleur du déshonneur. Ces généraux signataires (une vingtaine) qui appellent à soutenir le « patriotisme » (« Vaste programme… » aurait dit le général de Gaulle !) dressent au début de leur texte un « état des lieux » connu par d’autres canaux et peu contesté. En revanche, la conclusion pointe « le laxisme », lequel « continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national ». Ce vocabulaire semble appeler à un pronunciamento. Et, de fait, il met en porte-à-faux les militaires d’active qui, dans une écrasante majorité, sont républicains et loyaux au chef des armées. Ces « gilets kakis » ne semblent pas représentatifs de l’ensemble de l’institution même si Jérôme Fourquet expliquait hier à L’Opinion qu’en 2017, le vote en faveur du Rassemblement national avait été deux fois plus important (40 %) chez les militaires, gendarmes et policiers que dans l’électorat global. Les auteurs de cette tribune contribuent surtout à entretenir le climat extrêmement malsain alimenté par les extrêmes, de droite et de gauche, ainsi que par les populistes, les complotistes, les racialistes... Une société où la violence des attitudes et des mots remplace sèchement le débat. Ce fameux « vent mauvais », selon la formule souvent employée jusqu’ici dans des périodes douloureuses de notre histoire. Les recettes pour combattre ces extrémismes sont toujours les mêmes et elles ont depuis longtemps démontré leur inefficacité. Sauf à renforcer ces courants. A noter que, curieusement, l’appel à l’insurrection lancé le 15 avril dans Valeurs Actuelles par Philippe de Villiers est passé relativement inaperçu, comme le remarquait, hier, Nicolas Beytout dans un éditorial de ce même quotidien LOpinion. Peut-être déçu par ce faible écho, l’hebdomadaire précité a donc publié six jours plus tard le texte de ces militaires. Il n’a rien trouvé de mieux que de l’illustrer avec la photo d’un légionnaire. Histoire d’ajouter un amalgame coupable à tout le reste !

mardi 27 avril 2021

Serguei Jirnov, l’illégal du KGB avait intégré l'ENA

Serguei Jirnov est un ancien agent des services russes. Lorsqu’ils les a quittés, il a copiné avec des oligarques. Mais lorsque le SVR (successeur du KGB pour le renseignement extérieur) a voulu le récupérer, il a refusé et est même allé en justice pour un motif étonnant. Le fossé s’est creusé et sa disgrâce a été immédiate. Serguei Jirnov vit depuis vingt ans en France. Avec François Waroux, ancien des services extérieurs français, il a entamé un dialogue « KGB-DGSE, 2 espions face à face »publié par Mareuil éditions (voir post précédant). Dans l’interview ci-dessous, l’ex-illégal du KGB se raconte.

ENA, la promotion Gambetta, 1991-93 ©DR

Vous aviez pour mission d'infiltrer l'ENA. Afin d'établir un lien avec les futurs "hauts potentiels" français ?
Au départ je n’ai pas cette mission. C’est mon initiative et mon idée. Pas celles de mes supérieur. Tout l’art de l’espionnage est de provoquer une cible afin qu’elle vous contacte et vous propose quelque chose qui vous intéresse, sans lui faire voir et comprendre qu’on la manipule. C’est ce que j’ai fait avec l’ENA, sous ma couverture de journaliste de la télévision centrale soviétique, avec pour prétexte la réalisation d’un reportage sur cette école qui forme les hauts fonctionnaires de la République, voire des présidents, des Premiers ministres, des ministres, des dirigeants politiques et cadres de grandes entreprises. A la fin du rendez-vous de présentation de mon projet, les responsables de l’ENA m’ont proposé de l’intégrer. Mon stratagème a fonctionné. L’opération a ensuite été approuvée à Moscou par mes supérieurs, dont le général Youri Drozdov, mythique chez des illégaux du KGB.

Etranger, vous intégrez donc l'école, sur dossier ?

Oui. C’est un choix politique et administratif français. Quelles sont les personnes à l’étranger qui intéressent la France dans une perspective d’approcher les francophones et francophiles, afin de créer une sorte de vivier proche des administrations françaises à l’étranger ? En espérant qu’ils deviennent les futurs cadres dirigeants dans leurs pays. Ainsi la France pense pouvoir les influencer dans leurs futurs choix, ainsi de leurs politiques étrangères. Une sorte de « cinquième colonne » qui pourrait travailler à l’étranger pour les intérêts français. Ce choix n’est pas du tout désintéressé et naïf, non plus. Ce recrutement de futurs potentiels agents d’influence, n’est-ce pas quasiment de l’espionnage ?

Votre promotion : Léon Gambetta, 1991-93 ?

Exact. Qui, côté français, reste une promotion plutôt discrète, qui n’a pas donné beaucoup de personnalités très connues du grand public. Finalement ce sont les anciens élèves étrangers qui seront les plus en vu. Comme Karin Kneissl, devenue ministre des affaires étrangères autrichienne dans un gouvernement d’extrême-droite. En utilisant mes fiches du KGB (comme quoi ça sert toujours ), Poutine, ancien collègue du KGB devenu président de Russie, est spécialement venu à son mariage en automne 2018 pour danser la valse avec elle et essayer de la recruter dans le sillon de son régime totalitaire. Peine perdue, car la belle danseuse enchantée fut rapidement emportée par le scandale d’un autre recrutement russe – de son vice-premier ministre (un piège journalistique qui a parfaitement fonctionné) – entraînant sa démission ainsi que celle de tous ses collègues du gouvernement.

Vous êtes deux élèves à venir d'URSS ?
Oui, les deux premiers soviétiques « communistes » admis au cycle international long ! Grâce à la politique de pérestroïka et glasnost de Gorbatchev qui a changé radicalement l’atmosphère internationale après 1985 et les rapports entre l’URSS et l’Occident « capitaliste », dont la France fait partie. Viktor Nekrassov, diplomate de carrière travaillant au MID (ministère des affaires étrangères) et remplissant souvent le rôle d’interprète privilégié de Gorbatchev et moi-même, espion du KGB du service des « illégaux », le plus secret et performant. Viktor avec son visage toujours très pâle et une mine triste, fermée. Et moi, sourire avenant aux lèvres tout le temps. Résultat : tout le monde le soupçonne de faire partie du KGB et moi, je reste au-dessus de tout soupçon. Une belle réussite de manipulation également dont je suis assez fier en tant qu’opérationnel qui doit détourner l’attention des services de contre-espionnage français de lui et la faire diriger sur quelqu’un d’autre.

Vous démarrez la scolarité alors que l'URSS vit moults soubresauts politiques (putsch, dissolution KGB et fin de l'URSS) ?
Le 18 août 1991, les « faucons communistes », avec l’appui logistique du KGB, essaient de renverser le « démocrate libérale » Gorbatchev. Deux jours avant mon départ pour l’ENA, qui a failli « capoter ». A la fin, c’est le putsch des conservateurs qui capote. Et les démocrates punissent ses instigateurs et participants. Le 22 octobre le KGB est dissout. Ensuite le parti communiste est interdit et le 25 décembre, Gorbatchev signe sa démission de la présidence de l’URSS qui est disloquée. Ce qui marque la fin de l’époque communiste en Russie commencée le 25 Octobre 1917 avec un autre coup d’Etat appelé la Révolution d’Octobre.

Carte du KGB de Serguei Jirnov ©DR

Vous êtes alors un "illégal" isolé ?
Et oui. Je me retrouve sans le service qui m’a envoyé en mission (le KGB), sans le parti (communiste) dont nous étions le bras armé à l’étranger et sans le pays (l’Union des 15 républiques soviétiques socialistes) auquel j’ai prêté serment. Sans appui idéologique et politique mais aussi logistique ni opérationnel. Seul sur Mars, comme le personnage de Matt Damon dans le célèbre film hollywoodien. Mais pour un « illégal » sur le terrain rien ne change tant qu’il n’a pas reçu d’ordre formel de tout arrêter venu des successeurs de son service. Donc, je continue comme si de rien n’était. Je fais mon boulot d’espion clandestin en remplissant les fiches d’information qui pourraient servir un jour éventuellement (pour le SVR de Poutine qui a remplacé la Première direction générale du KGB ).

L'année suivante, vous retournez pour les vacances à Moscou et démissionnez. Pourquoi ?
Loin d’être déçu des changements radicaux en Russie, je veux profiter de cette occasion unique pour me défaire du carcan dans lequel le KGB m’a mis depuis 1980, contre ma vraie volonté (mais sans violence, par une manipulation pernicieuse). Je suis ravi de pouvoir retrouver ma liberté personnelle. C’est ce que je pense à l’époque. Mais je me trompe. Car un espion est une sorte d’esclave – une chose, un moyen humain qui appartient à son service qu’il ne peut quitter que les pieds devant. Même à la retraite un ex-espion ne s’appartient pas. Il n’a pas le droit de révéler quoi que ce soit sur ses anciennes activités secrètes, illégales et clandestines. Donc cette libération de la prison morale du service d’espionnage est finalement « conditionnelle ». Les secrets et les squelettes dans les armoires sont toujours avec moi. Et cela pèse lourd.

Durant cette période, deux de vos amis deviennent des oligarques ?
Deux de mes copains du MGUIMO, Institut d’état des relations internationales près le MID, école très prestigieuse, deviennent les nouveaux riches russes. Ce qu’on appelle les « oligarques », les milliardaires, les profiteurs malins qui ont réussi à faire d’énormes fortunes en s’appropriant les biens du peuple totalement spolié lors la transformation du communisme vers l’économie de marché. De mon côté, je suis parfaitement intégré dans la nouvelle Russie eltsinienne. Je mène une vie très active, confortable, mondaine et réussie entre la télévision de Russie, l’Ambassade de France à Moscou et mes activités de conseiller privé en Suisse et en Rhône-Alpes. Je skie à Courchevel avec Vladimir Potanine, devenu premier adjoint au premier ministre de Russie. Et je « soigne » les nouveaux riches russes et les hauts fonctionnaires dans les cliniques privées autour du lac Léman entre Genève et Montreux.

Vous comprenez toutefois rapidement que votre avenir ne se trouve plus en Russie ?
Non, pas exactement. Tout va très bien. Même trop bien. Car sans faire trop attention, je glisse dans les activités qui me donnent accès aux plus grands secrets du nouveau pouvoir politique et économique. Mais je suis un « électron libre » et ça commence à gêner mes partenaires institutionnels. Ils voudraient que je rentre au bercail des nouveaux services secrets qui veulent récupérer tous ceux qui les ont quittés. Il est hors de question pour moi de retourner dans la « prison dorée » de l’espionnage. C’est très compliqué. Pour mettre définitivement fin à ce passé « trouble », je décide de porter la chose à la connaissance de tous, en faisant mon « coming-out » d’ex-espion. La seule façon légale : faire un procès civil au SVR pour récupérer mon diplôme de l’Institut Andropov du KGB, obtenu à la sortie de l’école. C’est inédit et… un scandale. Les médias s’en mêlent. Le FSB, fort de l’arrivée au pouvoir de Poutine en 2000, me fait également trois procès pour divulgation de secrets d’État. Cela me pousse vers l’exil en France.

Depuis 2001, vous avez ici le statut de réfugié ?

Pas exactement. D’abord je pars de Russie. J’hésite entre la France, la Suisse et les USA. Mes attaches avec la France étant les plus forts, je prends la décision d’y demander l’asile. Le parcours administratif est long et semé d’embûches. Heureusement, je suis un ancien énarque. En décembre 2004, j’obtiens la reconnaissance du statut de réfugié avec effet rétroactif et je m’installe définitivement sur le sol français.

Vos anciens collègues s'intéressant toujours à vous ?

En Russie, il n’y a pas de prescription pour les services secrets. Même si je n’ai rien trahi. J’ai fait pire, je les ai humiliés. A vrai dire, ils se sont humiliés eux-mêmes, mais je les ai bien poussés. J’ai joué les clowns pendant toutes ces procédures juridiques mais ce sont eux qui sont passés pour des imbéciles en fin de compte. Et ça, ils ne veulent pas me le pardonner. D’autre part, cela m’a poussé à analyser les côtés pervers du régime de Poutine dont peu à peu je suis devenu un opposant. Mais sans aucune commune mesure ni ambition politique comme Alexis Navalny. Mais mes analyses géopolitiques et pamphlets politiques, mes nombreuses interviews aux médias internationaux sont devenues très gênantes pour les services spéciaux et le régime de Poutine.

Cet exil est-il douloureux ?

Ma vie en France n’est pas si difficile que ça. Je parle couramment la langue, je connais le pays et ses traditions, son mode de vie, j’ai beaucoup d’amis. Contrairement à beaucoup de réfugiés qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s’assimiler, je me sens chez moi et parfaitement intégré dans le pays d’accueil. Je n’étais pas marié en Russie, pas d’enfants donc ça n’a rien changé pour moi. Le plus douloureux était la coupure avec mes parents et encore plus pour eux que pour moi. En 2020, je les ai perdus à cause du Covid. Je n’ai pas pu retourner en Russie pour les obsèques mais paradoxalement les restrictions internationales de voyages à cause de la pandémie qui m’ont empêché de le faire, m’ont enlevé par la même occasion tout sentiment de culpabilité qui aurait pu me ronger jusqu’à la fin de mes jours. Après cela mes liens affectifs avec mon ancien pays se sont presque rompus. Evidemment, je suis au courant de l’actualité en Russie via Internet et les médias mais cela devient de plus en plus éloigné.

Dialogue entre deux hommes du contre-jour

François Waroux (à g) et Serguei Jirnov

En 1983, la France expulse 47 soviétiques soupçonnés d’espionnage à la suite de l’affaire Farewell*. Parmi eux, le chef de l’antenne du KGB, Nikolaï Tchetvérikov qui, bien entendu, était, (comme 40 d’entre eux) sous couverture diplomatique à l’ambassade. C’est François Mitterrand qui a donné son accord à l’opération. Un peu plus tard, le président de la République convoque Yves Bonnet, directeur de la Surveillance du territoire (ST, contre-espionnage) et lui dit : « Vous m’avez mis dans de beaux draps. J’ai appelé M. Tchetvérikov, qui est mon contact préféré à l’ambassade soviétique, et je me suis entendu répondre que je l’avais fait expulser ! » Cette anecdote, ahurissante au premier abord, est racontée par Serguei Jirnov, ancien officier supérieur du KGB aujourd’hui réfugié en France, dans le dialogue entrepris avec François Waroux, son homologue de l’ombre qui, lui, mena une partie de sa carrière à la DGSE. Ce long échange est publié par Mareuil éditions sous le titre « KGB-DGSE, 2 espions face à face. » Et c’est justement avec ce mot que démarre l’entretien coordonné par le journaliste Martin Leprince. « Le mot le plus approprié pour définir votre ancienne profession ? » demande le médiateur. La réponse des deux hommes est particulièrement intéressante pour qui méconnait, c’est-à-dire la majorité des lecteurs, cet univers. « Le mot espion était proscrit à la DGSE. Il n’était valable que pour désigner les hommes des services étrangers, jamais pour nous » explique l’un. « En URSS, indique l’autre, on utilisait le mot « espion » pour désigner les traîtres. » L’ouvrage (une excellente idée) est constellé d’anecdotes sur le travail sous couverture, les manipulations, les affres professionnelles. Et bien entendu les cas de conscience qui peuvent se poser dans l’exercice… de toute profession. On y croise également l’ombre de Vladimir Poutine. Comme le constate Eric Dénécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), dans sa postface, on apprendra davantage sur le KGB/SVR que sur la DGSE. Ce blog publiera d'ailleurs prochainement une interview de Serguei Jirnov.

*Vladimir Vetrov officier du KGB livra à partir de 1980 à la DST des noms d’agents soviétiques ainsi que des documents de qualité exceptionnelle.

samedi 24 avril 2021

Camerone 2021, général Alain Lardet : « Ce 158ème Camerone croise les 100 ans de notre devise, Honneur et Fidélité »

 

Camerone 2013, A. Lardet, alors colonel, devant le monument aux morts à Camaron de Tejeda (Mexique) ©DR/LE
 

Pour la deuxième année consécutive, le 30 avril, la Légion étrangère célébrera l’emblématique combat de Camerone sans invités ni public, crise sanitaire oblige. Que ce soit dans les régiments ou au quartier Viénot à Aubagne (Bouches-du-Rhône) qui abrite le 1er Régiment étranger et le Commandement de la Légion. Le général Alain Lardet, qui commande depuis l’été dernier les képis blancs, détaille dans dans l’entretien ci-dessous cet intime 158e Camerone.

 - Un Camerone 2021 qui se déroulera, une nouvelle fois, à huis clos ?

 Une nouvelle fois, oui, pour la deuxième année, les conditions sanitaires ne permettent pas de partager cette commémoration avec les amis de la Légion étrangère et le public des garnisons de nos régiments. Même nos familles ne pourront assister à ce moment de communion autour de notre histoire militaire. C’est un vrai manque que nous intégrons bien sûr, mais il n’est pas anodin. Mes deux derniers enfants me le disaient encore la semaine dernière : « Tu te rends compte, depuis le mois d’août dernier, nous n’avons pas assisté à une seule prise d’armes ! ». Lors de celle-ci les légionnaires gonflent la poitrine lors du défilé, les associations d’anciens marquent leur fidélité par leur présence massive, les enfants, fiers, débutent l’entraînement à l’ordre serré, de quoi ravir les épouses, contentes de se revoir, bref elle est bien l’expression de la solidarité qui doit unir les membres d’une même famille.

- Vous préservez l’essentiel ?

Comme l’année dernière, les contraintes extérieures ne pourront nous priver de ce moment intense où chaque légionnaire, revisitera les dix heures de combat de la compagnie capitaine Danjou. Ce dernier, conscient de l’issue inéluctable du combat, à un contre trente, posa un acte fondateur de la Légion étrangère. Il fit promettre à ses légionnaires de se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Il l’ont fait et chaque année, le 30 avril, nous écoutons la manifestation de la marque légionnaire : « La mission est sacrée, tu l’exécutes jusqu’au bout… » Pour l’essentiel, il n’y a pas besoin de public pour écouter et soupeser le poids de la fidélité. Pensons à la première mise en valeur de Camerone en 1906 par le lieutenant François dans son poste de Ta Lung à la frontière de Chine ou à tous ces légionnaires engagés en opération, isolés un 30 avril.

- Quel est le thème de ce Camerone 2021 ?

Ce 158ème anniversaire du combat de Camerone croise un autre anniversaire : les 100 ans de notre devise « Honneur et Fidélité ». Il y a 100 ans, nos drapeaux arboraient cette devise, pour la première fois, sur décision du ministre de la Guerre et sur demande du lieutenant-colonel Rollet. Selon la belle formule de Louis d’Estouteville* « Là où est l’honneur, là où est la fidélité, là seulement est la patrie », nos légionnaires ne seront donc jamais apatrides. De ces deux anniversaires, il était évident de n’en faire qu’un pour cette année. C’est pourquoi le thème de la commémoration de Camerone est « Honneur et fidélité, 100 ans de la devise »

- Qui sera le porteur de la main du capitaine Danjou ?

 Pour marquer ces cent ans, la main du capitaine Danjou remontera la voie sacrée comme un drapeau, portée par un légionnaire d’exception, le général Tresti. Même s’il s’en défend, son histoire est un concentré d’honneur et de fidélité. Italien, il s’engage pour cinq ans à titre étranger, en 1958. Formé à l’école de Sidi Bel Abbes, il gravira tous les échelons de grades, poursuivant sa formation à l’école de guerre. En 1987, lointain successeur du lieutenant-colonel Rollet, il prend le commandement du 3e REI. En 1996, il est nommé général.

- Officier général à titre étranger, c'est un parcours exceptionnel ?

 Oui, évidemment , il est exceptionnel  par l’amplitude des grades portés. Il l’est par sa personnalité, son sens du service, son humilité. Lorsque je lui ai demandé d’accepter d’être le porteur de notre relique, il a tout d’abord décliné : « Mon général, vous me faites un immense plaisir mais je ne peux pas accepter, je ne suis pas digne d’un tel honneur... » Persuadé du contraire, j’ai tout de même dû faire appel à ses anciens chefs pour le convaincre.Le légionnaire Tresti, matricule 124522, incarnera si bien, avec ses accompagnateurs, le service avec honneur et fidélité. Il sera en effet entouré d’une garde de légionnaires de tous temps, valides ou blessés, anciens au premier rang, d’active au second, de tous grades, de toutes les nationalités et de tous les régiments. Tous membres de l’ordre de la Légion d’honneur, tous choisis comme exemple de fidélité à la parole donnée, ces six officiers, sous-officiers et légionnaires sont les mêmes que ceux de Camerone, décrits par le capitaine Maine : « il y avait là de tout comme nationalité, des Polonais, des Allemands, des Belges, des Italiens, des Espagnols … le voisinage du danger avait assoupli les caractères, effacé les distances, et l’on eût cherché vraiment entre des éléments si disparates, une entente et une cohésion plus parfaites. Avec cela, tous braves, tous anciens soldats, disciplinés, patients, sincèrement dévoués à leurs chefs et à leur drapeau ».

- Les légionnaires d’honneur devaient participer cette année à la cérémonie. La crise sanitaire va l’empêcher...

C’est une grande déception. Vous l’avez compris, nous devions accueillir pour la première fois sur la place d’arme, honneur et fidélité obligent, un carré de représentants de notre force spéciale, plus que centenaire : la cohorte des légionnaires d’honneur. Si l’honneur est définitivement attaché à leur grade, c’est pour reconnaître leur fidélité, définitivement attachée à la Légion étrangère. Ils sont de toutes les missions spéciales, de la valorisation de nos vignes à la défense des droits des légionnaires, de la mise en valeur de notre patrimoine à l’emploi opérationnel de nos unités, œuvrant sans esprit de recul. Le centenaire de notre devise est aussi leur anniversaire.  Ils ne seront donc pas présents pour ce 30 avril. Qu’à cela ne tienne, je leur ai donné rendez-vous le samedi 16 octobre prochain, à Aubagne pour fêter solennellement les 100 ans de la devise autour des emblèmes de la Légion étrangère.

- Depuis la création de la Légion étrangère combien de civils (hommes et femmes) et de militaires ont-ils été faits "légionnaire de 1ère classe d’honneur" ?

C’est difficile de fournir un chiffre avec exactitude mais nous recensons aujourd’hui plus de 1200 personnes qui ont reçu la distinction de « légionnaire d’honneur » en témoignage de gratitude. La liste est disparate et merveilleuse. Je vous renvoie au dernier numéro du magazine Képi Blanc qui consacre une double page à ces hommes et femmes, qui tous par ce grade sont entrés dans la famille légionnaire. L’honorariat n’est ni une récompense, ni un dû, ni une flatterie, ni un hochet. Il est un signe du cœur. Il reconnaît un attachement et une fidélité à « Monsieur légionnaire » : Des maréchaux, des princes, un hôpital, des infirmières , des journalistes, des ambassadeurs, des avocats, un champion de boxe, des cantinières, des architectes, des préfets,  des œnologues, des présidents, des commerçants, des maires, des artistes, des aumoniers…des bienfaiteurs, ainsi va la Légion.

*Louis d’Estouteville fut au XVème siècle, capitaine du mont Saint-Michel et gouverneur de Normandie.

vendredi 23 avril 2021

Nouvelle-Calédonie : des anti-vaccins voulaient manifester demain avec une étoile jaune

 


Quatre organisations locales qui appellent demain à manifester à Nouméa pour « la liberté vaccinale et contre toute forme de passeport sanitaire » ont utilisé sur les réseaux sociaux une étoile jaune où le mot « juif » est remplacé par « sans vaccin. » Une initiative et un détournement condamnés notamment par la ligue des droits de l’homme et le haut-commissariat (préfecture) de Nouvelle-Calédonie. Celui-ci dénonce une utilisation qui « relève d’un amalgame aussi indigne qu’inacceptable. » Face aux réactions locales mais aussi nationales, les associations à l’origine de cette manifestation ont annoncé qu’elles ne porteront pas d’étoile jaune demain.

75721 juifs français déportés durant l’occupation

La 8e ordonnance concernant le statut des juifs du 28 mai 1942, signée du général SS Karl Oberg stipule qu’à partir du 7 juin, en zone nord (occupée), il sera « interdit aux personnes juives, à partir de 6 ans, de paraître en public sans porter l’étoile jaune. » Les infractions constatées par la police française entraineront « le transfert de l’israélite dans le camp le plus proche » et les autorités françaises devront en aviser les Allemands.75 721 juifs, dont près de 11 000 enfants ont été déportés de France. 2 566 reviendront à la libération des camps selon les chiffres de l’association des Fils et filles de déportés juifs de France.

jeudi 22 avril 2021

Le MI5 sur Instagram

 

©Instagram

Ce matin, le MI5 est arrivé sur Instagram. Le service de renseignement intérieur britannique, acteur de nombreuses fictions télévisées ou de films au cinéma, devrait utiliser le réseau social pour communiquer sur son engagement, publier des archives, dialoguer en ligne (chat ou clavardage) mais aussi proposer des emplois. Public envisagé : les jeunes. Tel est le souhait manifesté par le directeur général du service britannique. La première photo publiée sur Instagram vous transporte dans l’entrée des locaux du MI5 à Thames House à Londres. Avec cette légende, propre à un service de renseignement mais agrémentée d'un zeste d'humour : « Le secret d’un espionnage réussi ? Considérez tous les angles. Cela vous donnera une meilleure vue. »

mardi 20 avril 2021

Camerone : Pascal Pich, le sportif de l'impossible

 

 ©GRLE

Ce matin à 9h, Pascal Pich avait parcouru 6 000 km. Soit le tiers de son défi. Une gageure : parcourir, sur un vélo statique, la distance séparant le Fort de Nogent (Val d’Oise) de Camerone (Mexique). Cet adjudant-chef, réserviste du Groupement de recrutement de la Légion étrangère, n’en est pas à son premier challenge. Il avait ainsi, en 2018, pédalé pendant 3165,4 km, toujours sur un vélo statique, sur le stand de la Légion à la Foire de Paris (6 jours et 6 nuits). Ce francilien de 57 ans, sportif de l'impossible, est titulaire de cinq records du monde dans des disciplines extrêmes : double Ironman (soit 7,6 km de natation, 360 km en vélo, 84,390 km de course à pied), triple Ironman (natation : 11,4 km, cyclisme : 540 km, course à pied : 126,585 km) et déca Ironman (natation : 38 km, vélo : 1800 km, course à pied : 423 km). Ce défi se déroule, depuis le 7 avril, dans le dojo du GRLE dans le respect des mesures sanitaires imposée par la pandémie. A côté de Pascal Pich, qui pédale 18h quotidiennement, courent sur deux tapis, des volontaires légionnaires venus de régiments de métropole. Car au-delà de Camerone, cette course contre le temps s’inscrit dans le cadre de la Journée nationale des blessés de l’armée de Terre (19 juin). Le général Thierry Burkhard, CEMAT, ayant invité tous les régiments (de l’armée de Terre) à « mesurer un soutien par un engagement sportif pour alimenter le compteur des solidarités. »

dimanche 18 avril 2021

L’espadrille, la Légion et Kolwezi

L’idée d’espadrilles « Légion étrangère » a été lancée à Valérie Goyenetche par un ancien képi blanc, membre de l’amicale des Pyrénées-Atlantiques des anciens de la Légion.

Modèle 2020 @dam è drôles

L’histoire commence dans les années 2010 avec un patient de son compagnon, Claude Bialas, kinésithérapeute à Anglet (64). Et se poursuit par le biais d’une discussion sur les accents. L’homme est ukrainien, ancien sous-officier. Il s’appelle Igor Semeniuk. La conversation les conduit à changer de continent. Rapidement, ils comprennent qu’ils étaient tous deux au Zaïre (devenu République démocratique du Congo) en mai 1978. Et que l’un a sauvé l’autre. L’ancien sous-officier du 2e REP, qui a sauté sur Kolwezi, a contribué à délivrer les Européens, otages de rebelles katangais. Dont Claude Bialas, alors adolescent et ses parents. Son père, belge, était enseignant au lycée Jean XXIII.
Cette rencontre inattendue bien des années après entre « le sauveur et le sauvé » a rapproché le couple de la Légion, au point d’adhérer à l’amicale des anciens. Et de fil en aiguille, Valérie qui a créé avec deux amies Dam é drôles (anagramme de Drôles de dames) au Pays Basque, entreprise spécialisée dans la fabrication « cousu main » d’espadrilles (classiques ou chaussures), a conçu en 2020 un modèle Légion étrangère (vert). Un deuxième (rouge) sort en début de semaine : www.damedroles.com et à la boutique de l'Institution des Invalides de la Légion étrangère (IILE, Puyloubier, 13).

Modèle 2021 @dam è drôles

samedi 17 avril 2021

Disparition d'Hubert Faure, avant-dernier commando Kieffer

@DR

Dernier officier du commando Kieffer, Hubert Faure est décédé, cette nuit, dans le 16e arrondissement parisien où il résidait. Il avait 106 ans. Le 17 mai 1940, alors sous-officier, il avait participé à la contre-attaque de Montcornet (Aisne), commandée par le colonel de Gaulle. Fait prisonnier en juin, il parvient à rejoindre les forces françaises. En 1942, il part pour Londres, via l’Espagne. Arrêté, il est interné près de Bilbao. Evadé, Hubert Faure est à nouveau capturé. Ce n’est qu’au début 43, qu’il parvient en Angleterre. Volontaire pour intégrer le commando du lieutenant de vaisseau Philippe Kieffer, commence une longue formation, en particulier en Ecosse. Le 6 juin 1944, il débarque avec ses hommes à Colleville (Calvados). Deux heures après, il est le seul cadre de la Troop1 encore valide. Il dirige les tirs de destruction du casino. Le 7 juillet, Hubert Faure est blessé par un éclat d’obus. Il est rapatrié en Angleterre. Remis, il est à nouveau blessé lors d’un accident avec sa Jeep. Il quittera l’armée après la capitulation allemande, reprenant ses études et devient ingénieur des travaux publics. Il était grand’croix de la Légion d’honneur. Léon Gautier, 98 ans, est le dernier membre de 1er Bataillon de fusiliers marins commandos encore en vie.

Philip le prince consort et les légendes de Vanuatu

 

@Prince Philip movement/Facebook
Alors que la Grande-Bretagne est en train de dire adieu au prince Philip, à 16 500 km, un rite funéraire de 100 jours a débuté dans deux villages de Tanna, l’une des 80 îles de l’archipel de Vanuatu. Dans cet ancien condominium franco-britannique du Pacifique océanien (Nouvelles-Hébrides), indépendant depuis 1981, pays de tradition orale et de légendes, Philip Mountbatten, duc d’Edimbourg et prince consort du royaume-Uni et du Commonwealth, est considéré comme un Dieu. Culte qui a débuté après la visite de la souveraine britannique dans l’archipel en 1974. Cette croyance est à rapprocher de celle de John Frum et du mythe du « cargo blanc », mouvement messiannique. Parmi les diverses explication, celle-ci : un mélanésien, du nom de Mancheri, aurait contribué à lancer le mouvement, en se faisant passer pour le dieu Karapanmun sous le pseudonyme de John Frum. Il promit à cette occasion des maisons, des vêtements, de la nourriture et des transports. Les prévisions vont se réaliser en 1942, lors de l’arrivée des troupes américaines. Le mouvement va alors se transformer en un pro-américanisme idéalisé. Le géographe Joël Bonnemaison (remarquable connaisseur de la région) expliquait que John Frum se confond avec Karapanenum, dieu noir. Celui-ci, grimmé en blanc, aurait quitté Tanna sur un bateau américain durant la Seconde Guerre mondiale. Pour participer à une compétition organisée par la reine à Londres, et destinée à lui trouver un mari. Karapanenum qui détenait des pouvoirts magiques aurait triomphé et serait devenu le prince-consort...

vendredi 16 avril 2021

Rwanda, les cauchemars belges

 

@ministère belge de la défense

Vincent Duclert a remis le 26 mars dernier son rapport sur le Rwanda au président de la République. Celui-ci établit la responsabilité de l’Elysée entre 1990 et 1994. Evoquant « l’aveuglement » de la présidence de la République sous François Mitterrand. La Belgique, puissance coloniale (depuis 1918) est, elle, toujours « restée muette » notait récemment dans les colonnes du quotidien « Le Soir », la journaliste Colette Braeckman. A la veille de l’indépendance (1962), Bruxelles, « sous l’influence de la démocratie chrétienne » choisit de soutenir les Hutus « plus nombreux et surtout considérés comme plus dociles ». En 1990, précise cette spécialiste incontestée de la région, les Belges ont refusé toutefois de livrer des armes aux Hutus « qui avaient été payées d’avance », prônant alors la négociation avec le Front patriotique rwandais (FPR) constitués avec les Tutsis en exil. La Belgique choisit de soutenir les accords d’Arusha (Tanzanie, 1993) qui devaient conduire à la formation d’un gouvernement de transition à Kigali (avec intégration de Tutsis). Colette Braeckman rappelant que l’ONU a attendu, en vain, des forces pour participer au maintien de la paix en remplacement des Français. Mais aucun pays ne s’est pressé. La Belgique a alors envoyé 550 casques bleus au Rwanda. Un contingent « mal préparé ». Le lendemain de l’attentat contre le président Habyarimana, le 7 avril 1994, dix parachutistes belges (du peloton Mortier) qui protègent la Première ministre, sont capturés. Puis sont ensuite abattus « sans que rien ne soit tenté pour les sauver ». La cheffe du gouvernement sera également tuée par ces militaires rwandais.* Bruxelles retira ses casques bleus. « Arrivés sur le sol belge, condamnés à l’impuissance, ils découpèrent leurs bérets bleus devant les caméras de télévision ». Entre-temps, des commandos belges et des militaires français étaient envoyés au Rwanda pour évacuer les expatriés. Le 12 avril, dans la capitale, à l’école technique officielle, 147 étrangers sont exfiltrés par les militaires belges. Sont également présents à l’ETO 2000 réfugiés (Tutsis en majorité) ; ceux-ci, abandonnés, sont massacrés par les Interhahamwe...**

*Le major Bernard Ntuyahaga, a été condamné pour ces faits à vingt ans de prison par la justice belge en 2007. Onze ans plus tard, il a été expulsé vers le Rwanda.

** Milice hutue.

mercredi 14 avril 2021

Barkhane, « La France ne s’enlise pas au Sahel » selon un rapport parlementaire

@Armées

Et « il n’y a aujourd’hui aucune solution sans Barkhane » concluent les deux députées, Sereine Mauborgne (LREM, Var) et Nathalie Serre (LR, Rhône) qui ont présenté, ce matin, leur rapport sur l’opération Barkhane « qui pourrait changer de nom. » Pour les deux parlementaires, l’opération « socle robuste de la lutte contre le terrorisme » pourrait évoluer « vers un dispositif de coopération structurelle régionale, la responsabilisation croissante des forces locales n’induisant pas le retrait complet des troupes françaises. » Le texte s’intéresse également à la guerre informationnelle pointant la bataille du récit « loin d’être remportée. » Et l’attitude notamment de la Russie, « puissance décomplexée (…) qui joue sans conteste un rôle dans le domaine de l’influence, avec des attaques systématiques – notamment sur les réseaux sociaux – à l’encontre de la France régulièrement dénigrée. » Préconisant aux militaires d’être plus « agiles, réactifs (…) , ce en quoi les armées occidentales ont toujours éprouvé des difficultés : il faut donc se montrer préventif et réactif, surtout sur les réseaux sociaux. »

lundi 12 avril 2021

L’agence de presse oubliée : Inter-France

 


A Saint-Cyr, ils sont condisciples. Au concours, le premier a été classé 34e. Le second, 119e. Nous sommes en 1909. Le second, c’est Charles de Gaulle. Le premier, Dominique Sordet. Capitaine, celui-ci quittera l’armée au début des années vingt. Pour devenir critique musical. Charles de Gaulle, qui n’a pas une âme de second et qui terminera 13e au terme de sa scolarité militaire, poursuivra sa carrière dans les circonstances que nous connaissons. En 1940, ces deux hommes se trouveront face à face dans des postures irréconciliables. Depuis le Front populaire, Sordet le nationaliste a basculé dans l’activisme politique. Après l’armée et la musique, il aborde sa troisième vie, de loin la plus tumultueuse. Après avoir publié dans plusieurs dizaines de journaux (parisiens et de province) un réquisitoire contre la politique menée par Léon Blum en octobre 1936, il créé deux ans plus tard l’agence Inter-France pour "défendre l'ordre français contre le bolchévisme menaçant". Avec cet outil, cet homme de 49 ans issu d’un milieu aisé, veut tirer la presse de province vers le nationalisme par le biais de cette agence nationale d'information de presse et de documentation politique, soutenue financièrement par des amis politiques et la confédération générale du patronat français (CGPF, dissoute par Vichy). A ses côtés apparaissent des parlementaires qui seront bientôt au coeur des « années noires » : Xavier Vallat, député de l’Ardèche et futur commissaire général aux questions juives (1941-42), Pierre Laval, qui entre 1931 et 1936 occupa plusieurs maroquins et fut également chef du gouvernement mais surtout qui allait devenir l’homme de la collaboration entière avec l’Allemagne nazie...

  L'apogée

L’histoire d’Inter-France n’avait pas été écrite. Mon confrère Gérard Bonet a habilement et minutieusement réparé ce vide. Son ouvrage « L’agence Inter-France, de Pétain à Hitler » (éditions du Félin), remarquablement bien documenté, est fort de 900 pages. Un livre qui explique avec précision et netteté les plans de Dominique Sordet, « premier mercenaire de la cinquième colonne » qui s’oppose à la guerre contre l’Allemagne et dont le rejet absolu est « la matrice d’Inter-France » explique l’auteur. Une entreprise de presse qui sera immédiatement « l’amie de l’ennemi ». Montoire -et la poignée de main Hitler-Pétain- lui ouvrira la voie de la collaboration. Puis le rapprochement avec l’agence télégraphique internationale allemande Tranzocean, le conduira à l’ultracollaboration. Ainsi naît Inter-France Informations, agence privée, à laquelle s’associera rapidement la moitié de la presse quotidienne régionale. En cette année 1941, Inter-France créé également une maison d’édition.

Cette période et les mois qui vont suivre constituent une sorte d’apogée pour Sordet et ses amis. Leur outil va acquérir une position dominante au sein de la presse de la collaboration. L’agence sème « la bonne parole », met en valeur les déclarations de Jacques Doriot, rend gloire à la Légion des volontaires français (LVF) qui se bat sur le front de l’Est « contre les Soviets. » Comme il soutiendra, ensuite, l’Etat milicien. Abel Bonnard (ministre de l'Education nationale en 1942), Marcel Déat (autre référence idéologique de l’ex-critique musical) et bien entendu Pierre Laval dont Sordet est l’admirateur intéressé, ont « table ouverte. » L’agence sera, longtemps, politiquement et idéologiquement lavalliste et comme son mentor souhaitera la victoire de l’Allemagne.  Ses cadres rejettent juifs, communistes, francs-maçons, la trilogie du parfait collaborateur et de l’extrême-droite de l’époque.

La chute

Mais Sordet et ses compères sont engagés dans une « logique mortifère ». En avril 1944, le chef adhère au comité des amis de la Waffen SS. L’Allemagne est en train de perdre la guerre. Après le débarquement allié en Normandie, Inter-France appelle à fusiller les maquisards. Le 29 juin, alors que Philippe Henriot redoutable orateur milicien et ministre de l’information et de la propagande a été abattu la veille par la Résistance, l’agence titre : « La mort glorieuse et victorieuse de Philippe Henriot. » Le 10 août les employés de l’entreprise perçoivent leurs indemnités de licenciement ; trois jours plus tard Sordet publie son dernier écrit. Le 15, à bord d’une voiture conduite par un milicien, il fuit avec sa secrétaire et compagne. Sordet mourra à Ville-d’Avray le 13 mars 1946. Seule une « poignée de traîtres » qui l’entourait fut ensuite condamnée par la justice. En 1949, les biens et éléments d’actifs d’Inter-France furent transférés par la justice à la Société nationale des entreprises de presse (créée en 1946).

Gérard Bonet dans sa remarquable entreprise a pris soin de mettre en perspective toutes les situations traitées dans l’ouvrage. Il met au jour une entreprise de manipulation de la presse de province (sous-titre du livre) que bien peu de Français connaissent.

L’histoire est un perpétuel recommencement. Je ne sais si cette phrase est réellement l’oeuvre de Thucydide. Mais après avoir lu Gérard Bonet, on aimerait l’éviter…

Gérard Bonet, L’agence Inter-France de Pétain à Hitler, éditions du Félin, 35 €