mardi 4 mai 2021

« Les guerriers sans nom » de Jean-Christophe Notin



 
Pourquoi s’engage-t-on ? Cette question est la première que Jean-Christophe Notin a posée à ces « Guerriers sans nom ». Comme naguère, il l’avait formulée à d’autres combattants, bien plus âgés, décorés de la croix de la Libération pour leur engagement durant la Seconde Guerre mondiale. Cet ouvrage publié par les éditions Tallandier est le quatrième d’une série d’entretiens. Ce furent auparavant les clandestins de la DGSE, les Compagnons de la Libération donc, les ambassadeurs étrangers en poste à Paris. Construit avec 28 officiers généraux, officiers et sous-officiers servant ou ayant servi dans les forces spéciales (FS) cet ouvrage est un « livre de bibliothèque » pour reprendre la formule utilisée au XIXe siècle par Flaubert pour parler d’un écrit qui compte. Et c’est même une gageure pour un livre construit sur des interviews. Mais la liberté de ton des acteurs crée immédiatement une proximité avec les opérateurs. Il y a toutefois un autre élixir. Qui va au-delà des séquences incontournables concernant l’engagement (le souhait d’en être), de la sélection, de l’entrainement, des missions, de l’organisation du Commandement des opérations spéciales (COS). Et qui a pour nom : l’intimité. Les invités de J.C. Notin n’éludent pas cette intériorité. Ils ont beau être des guerriers sans nom, des orfèvres de l’ellipse (avec leur famille et leurs proches) des adeptes d’une langue solitaire, pleine de rétractions de phrases, de tournures frugales pour des raisons de sécurité, ce sont avant tout des hommes. Qui doivent affronter ces minutes de séparation mélancolique avec une épouse, une compagne, les enfants lorsque l’heure de la mission sonne. Connaissant fort bien l’inséparable souci que ce départ provoque chez ceux qui restent. Qui sont confrontés à l’épaisseur de la réalité, la peur, la crainte de la blessure, de la mort qu’ils donnent ou peuvent recevoir. L’adresse du général Patton à ses hommes, évoquée dans l’ouvrage, définit l’équation : « Vous n’êtes pas là pour donner votre vie pour votre pays mais pour que le gars d’en face le fasse pour le sien ! »
Cette intimité fait le livre. Jean-Christophe Notin a ainsi su également entrer avec beaucoup de respect et de retenue dans la proximité de Florence de Pierrepont et Léa Bertoncello, dont les conjoints, commandos Marine, ont été tués en mission, il y a quasiment deux ans, dans la nuit du 9 au 10 mai 2019.
L’auteur a mis dans ces 375 pages de la lumière sur l’occulte. L’interview est l’une des techniques les plus difficiles. Sa maîtrise ne s’acquiert que grâce à la confiance. Qui se construit au fils du temps. Poser des questions ouvertes à des représentants d’un milieu fermé en n’obtenant pas la langue de bois est aussi une mission délicate. Au fond, à partir d’un banal adverbe interrogatif, « pourquoi », on parvient à construire un livre percutant.

samedi 1 mai 2021

Halte au feu !

La tribune des militaires qui a pris des proportions inattendues, n’est que l’avatar d’un climat qui ne cesse de se détériorer dans la société. C’est ce qu’ont d’ailleurs dit, à leur façon, au début de leur libelle, les signataires. 
Force est de constater qu’autour de nous, le climat devient de plus en plus exécrable. Ainsi le fiel anonyme circulant sur les réseaux sociaux. Où l’insulte, la menace font florès d’autant que les porteurs de haine avancent la plupert du temps dissimulés. Cette délation nauséabonde est un réflexe classique et un révélateur des périodes de crise. L’occupation de la France durant la Seconde Guerre mondiale en a donné un aperçu mortifère.
Les élus sont ainsi souvent trainés dans la boue. Les maires de petites communes en sont les principales victimes alors que d’autres élus, acteurs du débat national alimentent goulûment les braises en fonction de leurs intérêts.
Ce climat délétère touche également les journalistes. Il faut parfois du courage à certains confrères pour exercer leur métier ; c’est-à-dire transmettre des faits, les mettre en perspective, être ce lien entre l’information et le public. Je ne parle pas de mes confrères chinois, russes, algériens, afghans, iraniens, syriens, saoudiens, mexicains… qui se battent contre Goliath pour tenter de rester indépendants. Non, je parle de contrées où on ne part pas habituellement la boule au ventre, c’est-à-dire en France ou en Belgique.
Hier matin, la RTBF (Radio-Télévision belge) racontait combien les pressions verbales se multiplient sur le terrain. Un reporteur expliquait que, récemment, allant couvrir une « boum » au bois de la Cambre (Bruxelles) en dépit des mesures sanitaires, il s’est fait copieusement insulter « Journalope », « Collabo » « Merdia ». « J’ai ressenti de la haine » commente-t-il. Cet exemple n’est évidemment pas isolé mais duplicable en France (parfois, souvent ?). Les journalistes couvrant les manifestations des « Gilets jaunes » ont aussi entendu ces insultes. D’autres, il y a quelques années, lors de réunions du Front national… Ce sont généralement des mots. Mais les confrères sont bien placés pour connaitre leur poids. Thierry Curtet, journaliste à France Télévisions, se rappelle avoir été pris à partie lors du congrès d’une centrale syndicale, simplement parce que le quotidien Libération, dépassait de sa poche. C’est dire l’exacerbation ambiante. Au-delà de cette anecdote, la concurrence des réseaux sociaux contribue grandement à déformer les comportements. « Il y a là, une grande méconnaissance du fonctionnement de la presse. Certaines personnes, qui ont vu circuler une information sur les réseaux sociaux lui donnent la même valeur que celle des médias professionnels. Sauf qu’un journaliste va la vérifier afin de la valider » explique Thierry Curtet.
Au-dessus de l’insulte, il y a la violence inouïe, celle dont a été victime un photographe de L’Union, le 27 février dernier. Hervé Lantenois est resté de longues semaines dans le coma, il est toujours hospitalisé et suit une rééducation intense.
Mercredi, le rédacteur en chef des Nouvelles Calédoniennes, expliquait dans son journal et sur le site que la situation financière du quotidien était en mauvaise posture. Quelques heures plus tard, il rendait compte par les mêmes moyens de la réaction des Calédoniens : « Nous étions loin d'imaginer le flot de haine qui serait déversé à notre encontre sur les réseaux sociaux. Nous avons appris, dans des termes fleuris, que nous ne savons pas faire notre travail, que nous n'aimons que le sensationnel, que nous sommes à la fois incapables d'enquêter et totalement inféodés (pas toujours aux mêmes d'ailleurs), que nous passons nos journées à déformer la vérité, voire à mentir délibérément pour on ne sait quel obscur dessein. En bref, la mort annoncée des Nouvelles était la seule bonne nouvelle que nous pouvions apporter à nos lecteurs. » Ce qui, par parenthèse, montre bien le raidissement du Caillou à l’aube d’un déterminant troisième référendum sur l’avenir de ce territoire du Pacifique océanien, dont on ne mesure pas en métropole, les multiples enjeux.
Victoire des complotistes, de ceux pour qui, par définition, les journalistes sont « des pourris » ou une « profession nuisible » ? Il serait bon de retrouver un peu de calme, de nuance. Parce que ce flot de comportements individuels nourrit une vague nauséeuse qui ne cesse de grossir.
Alors « Halte au feu ! ». Les plus anciens se souviennent de ce cri lancé par un officier et des manifestants, à de multiples reprises, le 26 mars 1962 à Alger lors d’une fusillade, rue d’Isly. « Halte au feu ! »

jeudi 29 avril 2021

Camerone 2021, Florence Parly à la 13e DBLE

Vu du poste de commandement par ses concepteurs en 2018 ©DR

C’est Florence Parly qui présidera la cérémonie de Camerone, demain, à la 13e Demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE) sur le Larzac (Aveyron). Elle sera accompagnée du général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), ancien chef de corps du régiment (c’était à Djibouti entre 2008 et 2010). La ministre des Armées inaugurera à cette occasion le poste de commandement, situé dans ce nouveau quartier général de Castelnau. Ce Camerone 2021 se déroulera à La Cavalerie, comme dans les autres communes de métropole et d’outre-mer abritant des régiments légionnaires, sans public, dans un format strict, crise sanitaire oblige (voir entretien avec le général Lardet, COMLE, publié le 24 avril).

Tribune des généraux (suite), le CEMA « souhaite leur mise à la retraite d’office »

 

©Armées

Le général François Lecointre, souhaite que la mise à la retraite des généraux, aujourd’hui en deuxième section, qui ont signé la tribune publiée par Valeurs Actuelles « soit décidée. C’est une procédure exceptionnelle, que nous lançons immédiatement à la demande de la ministre des Armées. Ces officiers généraux vont passer chacun devant un conseil supérieur militaire. Au terme de cette procédure, c’est le président de la République qui signe un décret de radiation. » Une annonce faite dans un entretien publié ce matin par le Parisien. Le chef d'état-major des armées conteste à ces généraux «en particulier au général Piquemal* qui a déjà été radié, le droit de prendre des engagements politiciens en mettant en avant leur grade. » Par ailleurs,18 militaires en activité, dont quatre officiers, auraient signé la tribune. « Ils recevront des sanctions disciplinaires militaires » précise le général Lecointre.

*Sur le général Piquemal, ex-COMLE (1994-98) lire posts des 6,7, 8 février, 7 mars et 7 octobre 2016.

mercredi 28 avril 2021

La tribune des gilets kakis

Ils ne sont ni les héritiers du « quarteron de généraux en retraite » d’Alger, ni ceux des généraux et amiraux qui ont suivi le maréchal Pétain à partir de juin 1940 avant de se ressaisir pour certains ou de sombrer, pour d’autres, dans une Révolution nationale (RN) qui prit vite la sinistre couleur du déshonneur. Ces généraux signataires (une vingtaine) qui appellent à soutenir le « patriotisme » (« Vaste programme… » aurait dit le général de Gaulle !) dressent au début de leur texte un « état des lieux » connu par d’autres canaux et peu contesté. En revanche, la conclusion pointe « le laxisme », lequel « continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national ». Ce vocabulaire semble appeler à un pronunciamento. Et, de fait, il met en porte-à-faux les militaires d’active qui, dans une écrasante majorité, sont républicains et loyaux au chef des armées. Ces « gilets kakis » ne semblent pas représentatifs de l’ensemble de l’institution même si Jérôme Fourquet expliquait hier à L’Opinion qu’en 2017, le vote en faveur du Rassemblement national avait été deux fois plus important (40 %) chez les militaires, gendarmes et policiers que dans l’électorat global. Les auteurs de cette tribune contribuent surtout à entretenir le climat extrêmement malsain alimenté par les extrêmes, de droite et de gauche, ainsi que par les populistes, les complotistes, les racialistes... Une société où la violence des attitudes et des mots remplace sèchement le débat. Ce fameux « vent mauvais », selon la formule souvent employée jusqu’ici dans des périodes douloureuses de notre histoire. Les recettes pour combattre ces extrémismes sont toujours les mêmes et elles ont depuis longtemps démontré leur inefficacité. Sauf à renforcer ces courants. A noter que, curieusement, l’appel à l’insurrection lancé le 15 avril dans Valeurs Actuelles par Philippe de Villiers est passé relativement inaperçu, comme le remarquait, hier, Nicolas Beytout dans un éditorial de ce même quotidien LOpinion. Peut-être déçu par ce faible écho, l’hebdomadaire précité a donc publié six jours plus tard le texte de ces militaires. Il n’a rien trouvé de mieux que de l’illustrer avec la photo d’un légionnaire. Histoire d’ajouter un amalgame coupable à tout le reste !

mardi 27 avril 2021

Serguei Jirnov, l’illégal du KGB avait intégré l'ENA

Serguei Jirnov est un ancien agent des services russes. Lorsqu’ils les a quittés, il a copiné avec des oligarques. Mais lorsque le SVR (successeur du KGB pour le renseignement extérieur) a voulu le récupérer, il a refusé et est même allé en justice pour un motif étonnant. Le fossé s’est creusé et sa disgrâce a été immédiate. Serguei Jirnov vit depuis vingt ans en France. Avec François Waroux, ancien des services extérieurs français, il a entamé un dialogue « KGB-DGSE, 2 espions face à face »publié par Mareuil éditions (voir post précédant). Dans l’interview ci-dessous, l’ex-illégal du KGB se raconte.

ENA, la promotion Gambetta, 1991-93 ©DR

Vous aviez pour mission d'infiltrer l'ENA. Afin d'établir un lien avec les futurs "hauts potentiels" français ?
Au départ je n’ai pas cette mission. C’est mon initiative et mon idée. Pas celles de mes supérieur. Tout l’art de l’espionnage est de provoquer une cible afin qu’elle vous contacte et vous propose quelque chose qui vous intéresse, sans lui faire voir et comprendre qu’on la manipule. C’est ce que j’ai fait avec l’ENA, sous ma couverture de journaliste de la télévision centrale soviétique, avec pour prétexte la réalisation d’un reportage sur cette école qui forme les hauts fonctionnaires de la République, voire des présidents, des Premiers ministres, des ministres, des dirigeants politiques et cadres de grandes entreprises. A la fin du rendez-vous de présentation de mon projet, les responsables de l’ENA m’ont proposé de l’intégrer. Mon stratagème a fonctionné. L’opération a ensuite été approuvée à Moscou par mes supérieurs, dont le général Youri Drozdov, mythique chez des illégaux du KGB.

Etranger, vous intégrez donc l'école, sur dossier ?

Oui. C’est un choix politique et administratif français. Quelles sont les personnes à l’étranger qui intéressent la France dans une perspective d’approcher les francophones et francophiles, afin de créer une sorte de vivier proche des administrations françaises à l’étranger ? En espérant qu’ils deviennent les futurs cadres dirigeants dans leurs pays. Ainsi la France pense pouvoir les influencer dans leurs futurs choix, ainsi de leurs politiques étrangères. Une sorte de « cinquième colonne » qui pourrait travailler à l’étranger pour les intérêts français. Ce choix n’est pas du tout désintéressé et naïf, non plus. Ce recrutement de futurs potentiels agents d’influence, n’est-ce pas quasiment de l’espionnage ?

Votre promotion : Léon Gambetta, 1991-93 ?

Exact. Qui, côté français, reste une promotion plutôt discrète, qui n’a pas donné beaucoup de personnalités très connues du grand public. Finalement ce sont les anciens élèves étrangers qui seront les plus en vu. Comme Karin Kneissl, devenue ministre des affaires étrangères autrichienne dans un gouvernement d’extrême-droite. En utilisant mes fiches du KGB (comme quoi ça sert toujours ), Poutine, ancien collègue du KGB devenu président de Russie, est spécialement venu à son mariage en automne 2018 pour danser la valse avec elle et essayer de la recruter dans le sillon de son régime totalitaire. Peine perdue, car la belle danseuse enchantée fut rapidement emportée par le scandale d’un autre recrutement russe – de son vice-premier ministre (un piège journalistique qui a parfaitement fonctionné) – entraînant sa démission ainsi que celle de tous ses collègues du gouvernement.

Vous êtes deux élèves à venir d'URSS ?
Oui, les deux premiers soviétiques « communistes » admis au cycle international long ! Grâce à la politique de pérestroïka et glasnost de Gorbatchev qui a changé radicalement l’atmosphère internationale après 1985 et les rapports entre l’URSS et l’Occident « capitaliste », dont la France fait partie. Viktor Nekrassov, diplomate de carrière travaillant au MID (ministère des affaires étrangères) et remplissant souvent le rôle d’interprète privilégié de Gorbatchev et moi-même, espion du KGB du service des « illégaux », le plus secret et performant. Viktor avec son visage toujours très pâle et une mine triste, fermée. Et moi, sourire avenant aux lèvres tout le temps. Résultat : tout le monde le soupçonne de faire partie du KGB et moi, je reste au-dessus de tout soupçon. Une belle réussite de manipulation également dont je suis assez fier en tant qu’opérationnel qui doit détourner l’attention des services de contre-espionnage français de lui et la faire diriger sur quelqu’un d’autre.

Vous démarrez la scolarité alors que l'URSS vit moults soubresauts politiques (putsch, dissolution KGB et fin de l'URSS) ?
Le 18 août 1991, les « faucons communistes », avec l’appui logistique du KGB, essaient de renverser le « démocrate libérale » Gorbatchev. Deux jours avant mon départ pour l’ENA, qui a failli « capoter ». A la fin, c’est le putsch des conservateurs qui capote. Et les démocrates punissent ses instigateurs et participants. Le 22 octobre le KGB est dissout. Ensuite le parti communiste est interdit et le 25 décembre, Gorbatchev signe sa démission de la présidence de l’URSS qui est disloquée. Ce qui marque la fin de l’époque communiste en Russie commencée le 25 Octobre 1917 avec un autre coup d’Etat appelé la Révolution d’Octobre.

Carte du KGB de Serguei Jirnov ©DR

Vous êtes alors un "illégal" isolé ?
Et oui. Je me retrouve sans le service qui m’a envoyé en mission (le KGB), sans le parti (communiste) dont nous étions le bras armé à l’étranger et sans le pays (l’Union des 15 républiques soviétiques socialistes) auquel j’ai prêté serment. Sans appui idéologique et politique mais aussi logistique ni opérationnel. Seul sur Mars, comme le personnage de Matt Damon dans le célèbre film hollywoodien. Mais pour un « illégal » sur le terrain rien ne change tant qu’il n’a pas reçu d’ordre formel de tout arrêter venu des successeurs de son service. Donc, je continue comme si de rien n’était. Je fais mon boulot d’espion clandestin en remplissant les fiches d’information qui pourraient servir un jour éventuellement (pour le SVR de Poutine qui a remplacé la Première direction générale du KGB ).

L'année suivante, vous retournez pour les vacances à Moscou et démissionnez. Pourquoi ?
Loin d’être déçu des changements radicaux en Russie, je veux profiter de cette occasion unique pour me défaire du carcan dans lequel le KGB m’a mis depuis 1980, contre ma vraie volonté (mais sans violence, par une manipulation pernicieuse). Je suis ravi de pouvoir retrouver ma liberté personnelle. C’est ce que je pense à l’époque. Mais je me trompe. Car un espion est une sorte d’esclave – une chose, un moyen humain qui appartient à son service qu’il ne peut quitter que les pieds devant. Même à la retraite un ex-espion ne s’appartient pas. Il n’a pas le droit de révéler quoi que ce soit sur ses anciennes activités secrètes, illégales et clandestines. Donc cette libération de la prison morale du service d’espionnage est finalement « conditionnelle ». Les secrets et les squelettes dans les armoires sont toujours avec moi. Et cela pèse lourd.

Durant cette période, deux de vos amis deviennent des oligarques ?
Deux de mes copains du MGUIMO, Institut d’état des relations internationales près le MID, école très prestigieuse, deviennent les nouveaux riches russes. Ce qu’on appelle les « oligarques », les milliardaires, les profiteurs malins qui ont réussi à faire d’énormes fortunes en s’appropriant les biens du peuple totalement spolié lors la transformation du communisme vers l’économie de marché. De mon côté, je suis parfaitement intégré dans la nouvelle Russie eltsinienne. Je mène une vie très active, confortable, mondaine et réussie entre la télévision de Russie, l’Ambassade de France à Moscou et mes activités de conseiller privé en Suisse et en Rhône-Alpes. Je skie à Courchevel avec Vladimir Potanine, devenu premier adjoint au premier ministre de Russie. Et je « soigne » les nouveaux riches russes et les hauts fonctionnaires dans les cliniques privées autour du lac Léman entre Genève et Montreux.

Vous comprenez toutefois rapidement que votre avenir ne se trouve plus en Russie ?
Non, pas exactement. Tout va très bien. Même trop bien. Car sans faire trop attention, je glisse dans les activités qui me donnent accès aux plus grands secrets du nouveau pouvoir politique et économique. Mais je suis un « électron libre » et ça commence à gêner mes partenaires institutionnels. Ils voudraient que je rentre au bercail des nouveaux services secrets qui veulent récupérer tous ceux qui les ont quittés. Il est hors de question pour moi de retourner dans la « prison dorée » de l’espionnage. C’est très compliqué. Pour mettre définitivement fin à ce passé « trouble », je décide de porter la chose à la connaissance de tous, en faisant mon « coming-out » d’ex-espion. La seule façon légale : faire un procès civil au SVR pour récupérer mon diplôme de l’Institut Andropov du KGB, obtenu à la sortie de l’école. C’est inédit et… un scandale. Les médias s’en mêlent. Le FSB, fort de l’arrivée au pouvoir de Poutine en 2000, me fait également trois procès pour divulgation de secrets d’État. Cela me pousse vers l’exil en France.

Depuis 2001, vous avez ici le statut de réfugié ?

Pas exactement. D’abord je pars de Russie. J’hésite entre la France, la Suisse et les USA. Mes attaches avec la France étant les plus forts, je prends la décision d’y demander l’asile. Le parcours administratif est long et semé d’embûches. Heureusement, je suis un ancien énarque. En décembre 2004, j’obtiens la reconnaissance du statut de réfugié avec effet rétroactif et je m’installe définitivement sur le sol français.

Vos anciens collègues s'intéressant toujours à vous ?

En Russie, il n’y a pas de prescription pour les services secrets. Même si je n’ai rien trahi. J’ai fait pire, je les ai humiliés. A vrai dire, ils se sont humiliés eux-mêmes, mais je les ai bien poussés. J’ai joué les clowns pendant toutes ces procédures juridiques mais ce sont eux qui sont passés pour des imbéciles en fin de compte. Et ça, ils ne veulent pas me le pardonner. D’autre part, cela m’a poussé à analyser les côtés pervers du régime de Poutine dont peu à peu je suis devenu un opposant. Mais sans aucune commune mesure ni ambition politique comme Alexis Navalny. Mais mes analyses géopolitiques et pamphlets politiques, mes nombreuses interviews aux médias internationaux sont devenues très gênantes pour les services spéciaux et le régime de Poutine.

Cet exil est-il douloureux ?

Ma vie en France n’est pas si difficile que ça. Je parle couramment la langue, je connais le pays et ses traditions, son mode de vie, j’ai beaucoup d’amis. Contrairement à beaucoup de réfugiés qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s’assimiler, je me sens chez moi et parfaitement intégré dans le pays d’accueil. Je n’étais pas marié en Russie, pas d’enfants donc ça n’a rien changé pour moi. Le plus douloureux était la coupure avec mes parents et encore plus pour eux que pour moi. En 2020, je les ai perdus à cause du Covid. Je n’ai pas pu retourner en Russie pour les obsèques mais paradoxalement les restrictions internationales de voyages à cause de la pandémie qui m’ont empêché de le faire, m’ont enlevé par la même occasion tout sentiment de culpabilité qui aurait pu me ronger jusqu’à la fin de mes jours. Après cela mes liens affectifs avec mon ancien pays se sont presque rompus. Evidemment, je suis au courant de l’actualité en Russie via Internet et les médias mais cela devient de plus en plus éloigné.

Dialogue entre deux hommes du contre-jour

François Waroux (à g) et Serguei Jirnov

En 1983, la France expulse 47 soviétiques soupçonnés d’espionnage à la suite de l’affaire Farewell*. Parmi eux, le chef de l’antenne du KGB, Nikolaï Tchetvérikov qui, bien entendu, était, (comme 40 d’entre eux) sous couverture diplomatique à l’ambassade. C’est François Mitterrand qui a donné son accord à l’opération. Un peu plus tard, le président de la République convoque Yves Bonnet, directeur de la Surveillance du territoire (ST, contre-espionnage) et lui dit : « Vous m’avez mis dans de beaux draps. J’ai appelé M. Tchetvérikov, qui est mon contact préféré à l’ambassade soviétique, et je me suis entendu répondre que je l’avais fait expulser ! » Cette anecdote, ahurissante au premier abord, est racontée par Serguei Jirnov, ancien officier supérieur du KGB aujourd’hui réfugié en France, dans le dialogue entrepris avec François Waroux, son homologue de l’ombre qui, lui, mena une partie de sa carrière à la DGSE. Ce long échange est publié par Mareuil éditions sous le titre « KGB-DGSE, 2 espions face à face. » Et c’est justement avec ce mot que démarre l’entretien coordonné par le journaliste Martin Leprince. « Le mot le plus approprié pour définir votre ancienne profession ? » demande le médiateur. La réponse des deux hommes est particulièrement intéressante pour qui méconnait, c’est-à-dire la majorité des lecteurs, cet univers. « Le mot espion était proscrit à la DGSE. Il n’était valable que pour désigner les hommes des services étrangers, jamais pour nous » explique l’un. « En URSS, indique l’autre, on utilisait le mot « espion » pour désigner les traîtres. » L’ouvrage (une excellente idée) est constellé d’anecdotes sur le travail sous couverture, les manipulations, les affres professionnelles. Et bien entendu les cas de conscience qui peuvent se poser dans l’exercice… de toute profession. On y croise également l’ombre de Vladimir Poutine. Comme le constate Eric Dénécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), dans sa postface, on apprendra davantage sur le KGB/SVR que sur la DGSE. Ce blog publiera d'ailleurs prochainement une interview de Serguei Jirnov.

*Vladimir Vetrov officier du KGB livra à partir de 1980 à la DST des noms d’agents soviétiques ainsi que des documents de qualité exceptionnelle.