mercredi 29 mai 2024

Le capitaine Traoré, président du Burkina Faso pour 5 ans


Le capitaine Ibrahim Traoré @Facebook

Une junte ne consulte jamais le peuple. Elle décide puis impose. Ainsi au Burkina Faso où le capitaine Traoré, arrivé au pouvoir par la force en septembre 2022, a décidé de changer de statut passant de « président de transition » à « président du Faso » pour 5 ans. Cela grâce à une charte adoptée par des « assises nationales », organisées samedi à Ouagadougou.

De nouveaux partenariats

Depuis le coup d’État, le capitaine Ibrahim Traoré a fait place nette. Chassant la France, ses militaires et ses diplomates, pour se rapprocher de la Russie, de l’Iran et de la Turquie. Entretenant également des liens forts avec ses voisins également militaires qui dirigent le Niger et le Mali. L’un de leur point commun : faire face à des violences djihadistes dans leur pays. Le 9 mai, dans le village de Tissaoghin (centre-est du Burkina), 15 civils ont été tués par un groupe armé terroriste (GAT) affilié au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).

L’armée burkinabé aussi
Dans le même temps, les exactions imputées à l’armée se multiplient. Entre le 3 et le 9 mai, une centaine de villageois a été tué par des hommes en uniforme des forces armées burkinabè, lors du ravitaillement de la commune de Tankoualou (frontière nigérienne). Selon plusieurs témoignages, les victimes avaient accepté de payer un impôt aux GAT afin de pouvoir cultiver leurs terres. Alioune Tine, un sénégalais expert indépendant des droits de l'homme auprès des Nations Unies, exhorte sur le réseau social X la Cour pénale internationale d’initier une enquête sur les « crimes de masse commis de façon récurrente au Burkina Faso ». Des vidéos et des photos sont venues documenter les récents massacres commis par les militaires burkinabè contre la population civile.

mardi 28 mai 2024

Pour Benjamin Massieu « Kieffer a ouvert une nouvelle page » le 6 juin 1944

L’historien Benjamin Massieu a écrit la préface de Béret vert, réédité cette année, par les éditions Pierre de Taillac. Ce livre a été écrit par le commandant Philippe Kieffer et publié pour la première fois en 1948.
Une excellente idée à l’heure où nous apprêtons à célébrer le 80e anniversaire du Débarquement en Normandie. Le 6 juin 1944, Philippe Kieffer et ses 176 hommes du 1er bataillon de fusiliers marins commandos sont les seuls Français à débarquer avec les Alliés.
Un symbole.

Benjamin Massieu @DR

Lorsqu'on évoque les Français présents le 6 juin 1944 un nom émerge, celui de Philippe Kieffer ?

C'est devenu un personnage emblématique et c'est bien normal. Rares sont les unités dont l'histoire est autant liée à celle d'un homme : il a créé et commandé ce groupe du début à la fin de la guerre (à l'exception des dernières semaines durant lesquelles il a été nommé à des fonctions politiques mais il n'y avait plus de combats). Cela aurait pu être une unité commando parmi d'autres mais son engagement le 6 juin 1944 a fait d'elle un symbole extrêmement puissant et a assuré sa postérité.
Le véritable nom du "1er bataillon de fusiliers marins commandos" est ainsi souvent oublié derrière ce surnom de "Commando Kieffer". Certains puristes considèrent que ce n'est qu'une appellation médiatique et il est vrai qu'elle est plus facile à retenir pour le grand public. Mais dès les années 1960, on la retrouve dans la presse et certains vétérans se définissaient comme "des Kieffer" ou "des gars de Kieffer" donc nécessairement cela a assuré la postérité du personnage.

Ce n'est qu'au début du XXIe siècle, donc récemment, que sa notoriété s'installe ?

Kieffer a tout de même bénéficié du succès de son livre (très important de son vivant) et de la place qui a été faiteaux commandos dans Le Jour le plus long. Toutefois, sa disparition prématurée en 1962 a créé un vide, accentué par le fait que de Gaulle a refusé de célébrer le Débarquement en Normandie en 1964. À ses yeux, s'il y avait eu des Français engagés, cette participation était trop marginale pour être mise en avant. Il valait mieux se référer à des batailles comme le Débarquement de Provence où les Français avaient tenu le premier rôle. Ce n'est qu'à partir de 1984 que le Débarquement en Normandie entre dans la mémoire collective occidentale comme l'événement charnière qui allait précipiter la fin de la guerre et ramener la paix en Europe. François Mitterrand a donc organisé les cérémonies du 40e anniversaire qui sont un tournant et il est le premier à être venu à Ouistreham rendre hommage aux commandos français. Toutefois, le récit du Débarquement étant très américanisé, rappeler la place de Kieffer et ses hommes c'était faire des Français des acteurs de cette journée, et pas seulement des spectateurs qui attendaient d'être libérés. Jacques Chirac a donc décoré les derniers survivants de la Légion d'honneur en 2004 et sous le mandat de Nicolas Sarkozy, le seul 8 mai en dehors de Paris a été fait à Ouistreham pour baptiser une nouvelle unité de commandos marine du nom de "Commando Kieffer". Il y a ensuite eu la cérémonie internationale du 70e anniversaire, 6 juin 2014, à Ouistreham à nouveau, des documentaires TV de plus en plus nombreux… Autant d'éléments qui ont fait accéder cette unité et son chef à une notoriété nouvelle en faisant d'eux l'incarnation de la France, le 6 juin 1944. Ils ne sont pas célébrés parce qu'ils auraient été plus héroïques que d'autres. Ils sont célébrés parce qu'ils sont un symbole.

Philippe Kieffer, un homme qui n'avait absolument aucune prédestination pour diriger des guerriers ?
Beaucoup de Français libres n'avaient aucune expérience militaire, mais il est vrai que pour son âge et ses fonctions Kieffer est un ovni. C'est la guerre qui lui a permis de se révéler comme un chef de guerre. Il n'avait aucun contact avec le monde militaire avant 1939 puisqu'étant en Haïti (où il est né) lors de la Grande Guerre, il n'avait pas pu être mobilisé et n'avait même pas fait son service. Lorsqu'on le mobilise en 1939, il n'a donc aucune expérience militaire. Il est haut responsable dans le milieu de la finance depuis près de vingt ans. On fait donc de lui un secrétaire puis un interprète et on le cantonne à des fonctions administratives jusqu'en 1941 où, souhaitant participer activement au combat, il demande à suivre une formation d'officier fusilier marin. C'est alors qu'au début de l'année 1942, la possibilité de créer une troupe française pouvant servir auprès des commandos britanniques va apparaître. On connaît la suite.

La description que livre le commandant Kieffer du 6 juin notamment, est précieuse ?
Elle est précieuse car il est un acteur majeur des événements qui se produisent dans le secteur du casino de Ouistreham. C'est même l'homme clé. Mais il faut aussi avoir conscience qu'elle est partielle car il n'évoque pas les combats menés par plus de la moitié du bataillon avec lequel il ne se trouvait pas. Il commet aussi certaines erreurs et confusions, que l'on a pu depuis mettre au clair en recoupant les témoignages d'autres commandos.
Son témoignage est aussi très précieux pour d'autres combats ou escarmouches qui n'ont pas donné lieu à la rédaction de rapports.

Ces Français du Jour J auxquels nous nous intéressons sont les seuls à partir à l'assaut sur terre mais d'autres sont présents sur mer ou dans les airs ?
Tout à fait. C'est ce que j'ai voulu montrer il y a cinq ans en écrivant mon livre sur Les Français du Jour J. On savait qu'il y avait eu d'autres Français mais on avait à peu près aucune info sur eux (à part les SAS) et sur ce qu'ils avaient fait ce jour-là. On ne savait même pas combien ils étaient. J'ai donc entrepris de les recenser et de relater leurs actions.
Outre les 177 commandos, il y a donc 36 parachutistes précurseurs du 2e RCP (4e SAS) qui sautent sur la Bretagne, et au moins 3 autres qui sont déployés en Normandie le Jour J pour servir d'interprètes (j'en avais recensé deux à l'époque dont un que j'ai pu rencontrer et recueillir son témoignage). Grâce aux journaux des squadron de la Royal Air Force auxquels sont rattachés les groupes de chasse et de bombardement français, j'ai également pu recenser 227 aviateurs français engagés ce jour-là (dont quatre y laissent la vie). Les plus nombreux sont les marins que j'estime à plus de 2600, présents à bord de douze navires. Si j'ai pu retrouver ou reconstituer certains effectifs comme ceux du torpilleur La Combattante ou la frégate Escarmouche, je n'ai pas pu le faire pour beaucoup d'autres où je dois donc me contenter de l'effectif théorique. C'est pour cela que je dis qu'il s'agit d'une "estimation" : ce chiffre reste à affiner mais on a au moins un ordre d'idée. Ils n'ont certes pas combattu sur les plages et ne rentrent peut-être pas dans cette image d'Epinal du 6 juin mais leur rôle a été important. Les marins de La Combattante ont pris des risques importants le 6 juin au matin pour neutraliser un blockhaus qui menaçait les troupes de débarquement et plusieurs membres de l'équipage ont ainsi été blessés.
J'ajoute que ce chiffre de 3000 ne considère que le seul 6 juin. Si on s'étend à l'ensemble de la bataille de Normandie, on atteint plusieurs dizaines de milliers de combattants français engagés (dont la 2e DB à partir du mois d'août). Cela reste peu, certes si on le ramène aux effectifs engagés par les Alliés.

En quoi "Béret vert" est-il un livre fondateur, comme vous l'écrivez ?

C'est un récit fondateur car c'est le premier récit de cette aventure et il est longtemps resté le seul. C'est le récit d'un témoin et le premier d'entre eux : le fondateur et le chef de cette unité. Il a donc constitué une source de premier ordre et a influencé tous les récits ultérieurs sur le sujet, y compris dans ses erreurs, ses ellipses, dans l'image des commandos qu'il a permis de construire. Dès 1956, il a permis à Cornelius Ryan de découvrir le rôle de ces Français alors qu'il était en train d'écrire Le Jour le plus long, adapté ensuite en film. Et que l'on aime ou pas le film pour sa représentation fantaisiste, il a longtemps constitué une vitrine, un moyen de ne pas oublier la participation de ces Français.

Quelle place occupe Kieffer et ses hommes chez les commandos marine contemporains ?
C'est un personnage fondateur. L'action de Kieffer et ses hommes est tout de même prestigieuse : "Les seuls Français à avoir débarqué". Au-delà de ce symbole, de ce rôle de père fondateur, je ne suis pas sûr qu'il représente grand-chose d'autre. Lorsque je rencontre les jeunes fusiliers marins ou commandos marine, ils en ont tous entendu parler mais peu connaissent concrètement cette page d'histoire. Mais il y a une demande, un véritable intérêt et je trouve ça beau. Le 6 juin est devenu un événement fondateur des traditions de la spécialité, dans sa symbolique, beaucoup plus connu des jeunes que Dixmude ou Bir Hakeim qui sont des combats non moins glorieux et non moins héroïques dans l'histoire des fusiliers marins. Mais Kieffer a ouvert une nouvelle page : désormais il y a les fusiliers marins, et les fusiliers marins brevetés commandos. Une grande partie de la symbolique des commandos est issue de l'unité de Kieffer (béret, badge, noms de certaines unités…). Il faut simplement veiller à ce que tout cela fasse sens auprès de chacun.

Béret vert, Philippe Kieffer, préface de Benjamin Massieu, Editions Pierre de Taillac

lundi 27 mai 2024

Niger, multiplication des attaques


@ActuNiger

C’est à travers un communiqué publié sur les antennes de la télévision nationale que le ministère de la défense nigérien a annoncé la mort de sept soldats lors d’une attaque djihadiste le 20 mai. Entre 250 et 400 terroristes de la Katiba Hanifa, d’obédience Groupe de Soutien aux Musulmans et à l’Islam, ont mené un assaut puis pris le contrôle d’un camp militaire à Boni (région de Tillabéri) avant de le piller.
Rappelons que c’est entre la localité de Torodi et de Boni que l’armée nigérienne a subi, en août 2023, une autre sanglante attaque qui a occasionné la mort de 17 militaires et blessés une vingtaine. Cette région des trois frontières est un vaste espace où se croisent le Niger, le Burkina-Faso et le Mali.
Cet nouvel assaut témoigne de l’affaiblissement des forces de défense nigériennes dans cette zone où l’activité des groupes armés terroristes affiliés au GSIM (sud de la région) et à l'Etat islamique au grand Sahara (nord de la région) contre les civils et les militaires s’accentue depuis quelques mois.

samedi 25 mai 2024

Nickel «  La métallurgie calédonienne est au bord du précipice » estime Alain Jeannin

La Nouvelle-Calédonie détient entre 20 % et 30 % des réserves mondiales de nickel. Découvert au XIXe siècle sur la Grande Terre, ce minerai, très politique, assure un quart des emplois directs et indirects. Mais la filière est menacée sur un marché instable, comme l’explique le journaliste Alain Jeannin, qui travaille sur le dossier nickel, notamment calédonien, depuis une vingtaine d’années.

Usine de la SLN, Doniambo @AJ

L’intersyndicale de la SLN lançait mercredi un SOS :« Les fours de Doniambo, par un manque de minerai...vont être irrémédiablement endommagés et arrêter définitivement de fonctionner » ?
C’est sans doute la pire situation qu’ait connu l’usine de nickel de la SLN, depuis sa création dans les années 1880, c’est dire. Le site industriel disposerait encore d’une quinzaine de jours de minerai, la puissance des fours a été réduite au minimum pour tenir, en espérant recevoir une cargaison. Sans minerai, les fours seraient condamnés, éteins définitivement. Les métallurgistes et mineurs de la SLN sont donc mobilisés, en tout cas ceux qui ont accès à l’usine, en raison des barrages et de l’insécurité. Il est difficile de constituer des équipes dans ces conditions ; les personnels ne peuvent pas tous rejoindre l’usine de Doniambo. Les minéraliers sont disponibles, mais là encore pas forcément les équipages. C’est donc une course contre la montre qui est engagée.

Les émeutes peuvent elles porter un coup de grâce au secteur qui est pourtant l’un des 5 producteurs mondiaux ?

On parle d’un Territoire grâce auquel, par le passé, la France a possédé des usines de transformation de nickel, au Royaume-Uni, en Allemagne, et en France naturellement. La Nouvelle-Calédonie et la SLN sont le berceau de cette industrie mondiale, elles ont contribué à la révolution industrielle en rendant possible la production d’acier inoxydable. Les émeutes et les barrages pourraient être fatals à la métallurgie, mais les mines seront toujours là car les réserves ont été bien gérées, et elles sont encore énormes
Cette industrie demande en permanence des investissements pour l’entretien des sites et le respect des normes. Il faut entretenir et réparer. Cette culture industrielle existe en Nouvelle-Calédonie, mais elle nécessite beaucoup d’argent. Quand les cours du nickel, ou plutôt du ferronickel, sont bas, en raison notamment de la concurrence indonésienne, les pertes peuvent se compter en centaines de millions d'euros. Notons que dans le schéma minier calédonien la métallurgie est privilégiée, elle est pourtant lourdement déficitaire depuis plus d’une décennie.

Les enjeux et les divisions politiques ne sont-ils pas également co-responsables de l’échec des 3 usines ?
Les responsables politiques du Territoire ont tous été solidaires pour obtenir la construction de l’usine du Nord, « l’usine des indépendantistes » comme l’appelait récemment encore Philippe Chalmin, historien des matières premières et coordinateur du rapport Cyclope. Solidaires aussi, mais dans une moindre mesure, pour l’usine du Sud, celle des « loyalistes ». Les deux usines ont bénéficié du soutien financier de la France. Par ailleurs, la Nouvelle-Calédonie a toujours fasciné le monde industriel du nickel, qui fut longtemps dominé par les anglo-saxons. Cet intérêt pour la Nouvelle-Calédonie visait aussi à affaiblir le seul groupe minier français du secteur, Eramet, en débarquant dans son « jardin du nickel ». Mais, ces multinationales ont perdu énormément d’argent en investissant sur le Territoire ; elles ont subi l’effondrement des cours, des incidents ont fait flamber les coûts de productions et donc les pertes. Ensuite, des métallurgistes calédoniens vous diront, mais toujours sous couvert d'anonymat, que la politique est trop présente dans les usines. Qu’elle influence la stratégie, les décisions au détriment des industriels. Ce n'est ni séduisant, ni attirant pour les investisseurs internationaux.

Beaucoup d’emplois pourraient être perdus après les incendies d’entreprises à Nouméa et dans sa périphérie. Le nickel, qui représente 20 % de l’emploi du territoire pourrait aussi connaître des moments très difficiles ?
La fermeture de la SLN et de KNS serait un désastre social et sociétal, des centaines d’emplois et de compétences seraient perdus. Sur les 3 usines, l’usine du Nord est à l’arrêt. A Nouméa, La SLN est dans un état critique, ses fours sont menacés. Quant à l’usine du Sud (Prony), les repreneurs ne se bousculent pas. Il faut se rappeler quelle a subi de violentes émeutes, il y a trois ans. Financièrement, elle pourrait tenir douze ou dix-huit mois, mais sa production tourne aussi au ralenti. Il faut assurer la rotation des équipes, dans un contexte toujours incertain et tendu.

Les défis posés à l’industrie du nickel sont également mondiaux ?
Oui, 50 % de l’industrie mondiale du nickel serait déficitaire, ainsi, la cousine de la SLN en Grèce, a fait faillite. Les producteurs australiens sont mal en point, à Madagascar, les Japonais accumulent les pertes ; un projet a avorté, faute de financement au Brésil. Les canadiens s’en sortent, mais ils disposent des aciéries nord-américaines à proximité, auxquelles ils sont reliés par un bon réseau ferré. Certains experts estiment que la Chine, à travers l’Indonésie, veut faire disparaître tous les autres producteurs de nickel. Ainsi, la tentative de proposer deux cotations, pour deux sortes de nickel au LME a échoué.
Un nickel éthique, écologique, produit en Nouvelle-Calédonie, au Canada, en Finlande et en Australie, aurait été proposé au marché mondial. La Bourse des métaux de Londres (LME), qui appartient à la Chine, a refusé l’introduction d’un prix premium basé sur ce nickel « vert ». On ne fait pas de concurrence au nickel indonésien.

Qui est en plein boom ?
C’est un boom effectivement, mais combien de temps durera-t-il ? Sur place, les investisseurs épuisent les mines car ils ont dix ans pour les exploiter, ensuite le gouvernement indonésien récupérera majoritairement les mines et les usines, c’est sa doctrine nickel. Les investisseurs écrèment donc les mines car ensuite l’Indonésie deviendra majoritaire selon les accords conclus. Et après ? Les Philippines possèdent aussi d’importantes ressources et veulent imiter l’Indonésie. Les Américains et les Japonais sont intéressés, ils ont le sentiment d’être chez eux, et l’influence chinoise y est beaucoup moins importante.

Mais l’Indonésie ne peut répondre seule à la demande notamment pour les batteries ?

Pour les batteries, l’Indonésie peut répondre à la demande du marché chinois, et c’est déjà pas mal. Est-ce le nouvel eldorado du nickel ? En tous cas, les Allemands et les Français ont un projet d’usine de batteries. Ensuite, même sous embargo américain et britannique, le nickel russe saura trouver preneur Quoi de plus anonyme qu’une plaque ou qu’une briquette de nickel ?
Enfin, le Canada, le Brésil et l’Australie sont aussi des producteurs de nickel pour batteries. En Europe, la Norvège et la Finlande ont passé des accords avec de grands groupes automobiles. La Finlande possède une énorme usine avec Trafigura, l’actionnaire minoritaire de l’usine du Sud en Nouvelle-Calédonie. En Norvège, c’est Glencore, encore actionnaire pour quelques mois de l’usine du Nord qui possède une raffinerie de nickel pour batteries.

Pendant ce temps là, à Londres les prix de la tonne de nickel repartent à la hausse ?

Ainsi va la loi de l’offre et de la demande, et donc la spéculation. Les évènements en Nouvelle-Calédonie ont créé une tension sur l’offre mondiale. Ils ont attiré l’attention et les publications des grands quotidiens économiques mondiaux, comme le Financial Times : « Emeutes en Nouvelle-Calédonie, climat insurrectionnel chez le troisième producteur de nickel, bientôt une pénurie… ». Les cours du nickel se sont emballés au plus fort des émeutes. Depuis, les analystes et les traders du LME suivent la situation au jour le jour, ils disposent des chiffres de production, pays par pays, sur leurs écrans et voient que la Nouvelle-Calédonie est à l’arrêt. Le cours du métal grimpe, le monde va-t-il manquer de nickel ? Toujours de la spéculation.

Quel avenir au nickel calédonien ou que faut-il pour que cette industrie ait toujours un avenir sur le Caillou ?

L’avenir, pour deux des trois usines, est pour le moment particulièrement sombre. Quel investisseur serait assez fou pour miser un euro en Nouvelle-Calédonie ? Si les exportations de minerai sont rentables, les usines ne le sont pas. Certes, les mineurs calédoniens raisonnent sur le long terme, à dix ou quinze ans, et le nickel sera toujours là. Les réserves sont très importantes, de l’ordre de plusieurs millions de tonnes de métal. La question tourne donc autour des usines, La France a-t-elle encore les moyens de financer trois sites lourdement déficitaires, dont les coûts de production sont supérieurs au cours mondial du nickel ? Le "Pacte Nickel" proposé par le gouvernement apparaît comme un ultime soutien, mais il n’a toujours pas été signé, les Calédoniens n’étant pas d’accord entre eux. Il faudrait aussi que le calme revienne, bien évidemment ; comment ne pas évoquer le récent sabotage d’un convoyeur minier.
Enfin, une activité économique en milieu mélanésien, impose de recruter, de former et d'employer des personnels et des cadres mélanésiens. Les traditions et les spécificités de la société doivent-elles prendre en compte les défis du nickel ? Malgré ses produits de haute pureté, son nickel réputé dans l’industrie sidérurgique ou celle des batteries, la métallurgie calédonienne est au bord du précipice, tirée vers le fond du gouffre par le dumping d'une concurrence mondiale sans cesse exacerbée.

vendredi 24 mai 2024

Les mercenaires turcs du Niger

 


Depuis près d’un an, Sadat, société militaire privée turque y a déployé un millier de mercenaires afin de protéger les intérêts d’Ankara, notamment des mines en zone sahélienne. Cette situation confirme que la junte au pouvoir à Niamey, qui a validé l’arrivée d’hommes de l’Africa Corps* russe début avril, ne parvient pas à répondre efficacement face à la situation sécuritaire. Et l’oblige donc à revoir à la baisse ses ambitions en matière de souveraineté.

Sadat

La plupart des mercenaires recrutés sur des contrats courts, sont syriens. Cette SMP est comme considérée un outil au service de la politique étrangère du régime Erdogan mais aussi de l’islam. Sadat qui tire son nom du titre honorifique désignant les descendants du prophète Mahomet, a été créée par Adnan Tanriverdi, un ancien chef du département de guerre spéciale de l'état-major général turc. Et un proche du « Reis » du Bosphore.

*Voir post du 15 avril 2024

jeudi 23 mai 2024

GIGN et Calédonie, une longue et lourde histoire

Des renforts du GIGN ont été envoyés en Nouvelle-Calédonie ces derniers jours. La relation entre l'unité et le territoire est "une longue histoire" liée aux soubresauts du Caillou. "Marquée par des morts et des blessés" comme l'explique le journaliste Pierre-Marie Giraud, auteur du GIGN par ceux qui l'ont commandé paru aux éditions Mareuil, à l'occasion des 50 ans de sa création.


Quel GIGN se retrouve à nouveau en Nouvelle-Calédonie face à ces émeutes ?
Actuellement, une centaine de gendarmes du GIGN sont présents sur le Caillou. Il y a une quarantaine de gendarmes de l’antenne GIGN de Nouméa, installée en permanence sur l’île. Une soixantaine sont venus en renfort au début des émeutes, le 14 mai. Ils appartiennent au GIGN central de Satory et à des antennes de métropole et d’outre-mer. Lors de l’opération sur l’île d’Ouvéa en avril et mai 1988 pour libérer la vingtaine de gendarmes retenus dans la grotte de Gossanah, dans le nord de l’île, il y avait eu une soixantaine de gendarmes d’élite, tous venus de métropole : 30 du GIGN et 30 de l’escadron parachutiste de la gendarmerie nationale (EPIGN). L’EPIGN sera intégré dans le GIGN, lors de la réforme de 2007. A titre de comparaison, le GIGN de 1988 comptait au total 85 hommes. En 2024, il y a un millier d’hommes et de femmes au GIGN, répartis entre le GIGN central et les sept antennes de métropole et les sept d’outre-mer.

Quelles sont ses missions aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie?
Elles correspondent aux trois missions de base du groupe : intervention, acquisition du renseignement, protection. Ainsi des membres de l’unité participent à des missions d’exfiltration de gendarmes et de policiers isolés par les barrages et menacés par les violences. D’autres planquent très discrètement au plus près des émeutes pour repérer les auteurs de violences et permettre leur arrestation. D’autres enfin escortent les autorités administratives et judiciaires lors de leurs déplacements.

GIGN et Nouvelle-Calédonie, c’est une lourde histoire ?

Oui c’est, en effet, une longue histoire marquée par des morts et des blessés. Le 11 janvier 1985, Eloi Machoro et Marcel Nonnaro, deux militants du FLNKS, sont mortellement blessés par des tirs de neutralisation du GIGN, lors de l’occupation d’un ferme d’un caldoche à La Foa, à une centaine de km au nord-ouest de Nouméa. Le 22 avril avril 1988, quatre gendarmes sont tués par un commando du FLNKS sur le site de la brigade de Fayoué. Parmi les quatre morts, figure le major Georges Moulié de l’escadron de gendarmerie mobile EGM 24/6 d’Antibes, père d’Eric Moulié affecté alors au GIGN à Satory. Deux semaines plus tard, le 5 mai, dix-neuf indépendantistes du FLNKS seront tués lors de l’opération Victor, dans la grotte de Gossanah où étaient détenus en otages une vingtaine de gendarmes. Lors de l’assaut, menés par des forces spéciales (11e Choc de la DGSE et commando Hubert) et par le GIGN, deux membres des forces spéciales avaient été tués. Le lieutenant Laurent Timothée avait été très grièvement blessé à la tête par une balle de 7,65 mm et un sous-officier, également du GIGN, Jean-Marie Grivel avait été blessé d’une balle dans l’épaule.

L’opération Victor menée à Ouvéa pour libérer les otages reste-t-elle l'une des grandes interventions de l'unité ?
Parmi les milliers d’opérations du GIGN, depuis sa création en 1974, quatre opérations d’envergure ont particulièrement marqué l’histoire de l’unité. En février 1976, neuf gendarmes du GIGN, envoyés à Djibouti lors de prise d’otages d’une trentaine d’enfants de militaires français à bord d’un ramassage de bus scolaire, avaient libéré les enfants. Ils avaient tué cinq preneurs d’otages en même temps grâce à la mise en oeuvre - unique jusqu’à présent - du tir simultané, inventé par Christian Prouteau, créateur de l’unité. En mai 1988, s’était déroulée l’opération Victor sur l’île d’Ouvéa avec la participation du GIGN commandé par Philippe Legorjus. Le 26 décembre 1994 sur l’aéroport de Marignane (Bouches-du-Rhône), le GIGN emmené par Denis Favier, libérait les 173 otages de l’Airbus d’Air France et tuait les quatre membres d’un commando du Groupe islamique armé. Cette opération reste à ce jour la plus importante libération d’otages réalisée à bord d’un avion. Enfin, le 9 janvier 2015, le GIGN neutralisaient à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne) les deux frères Kouachi, qui avaient tué deux jours plus tôt une dizaine de personnes dans les locaux du journal Charlie Hebdo.

Le GIGN fête cette année son 50e anniversaire. Quel bilan peut-on dresser?

Au fil des années, le GIGN est devenu la plus grande unité d’intervention d’Europe, respectée par ses pairs dans le monde entier. Formée de 18 hommes à sa création en mars 1978 et commandée par un lieutenant, Christian Prouteau, l’unité compte aujourd’hui un millier de gendarmes, commandés par un général de division, Ghislain Réty. Tout au long de ces 50 années, le GIGN a su garder précieusement ses valeurs : sélection impitoyable, formation très exigeante, amélioration permanente de ses capacités techniques, innovation. Tout en n’oubliant pas sa devise « S’engager pour la vie ». En 2023, le GIGN a réalisé en moyenne huit missions (Intervention, protection, acquisition du renseignement) chaque jour, interpellé un forcené par semaine et 865 autres personnes. Sans compter dix interceptions de go fast. L’unité travaille simultanément sur onze "théâtres" tout au long de l’année.

Le GIGN est l’une des trois unités d’intervention du ministère de l’Intérieur ?

Effectivement. Ces unités d’intervention sont placées sous l’autorité du ministère de l’Intérieur : la brigade de recherches et d’intervention de la préfecture de police de Paris (350 hommes) pour la capitale et les trois départements de la Petite couronne; le Raid (Recherche assistance intervention, dissuasion (400) dans le reste de la zone police en métropole et outre-mer; le GIGN en zone gendarmerie en métropole et outre-mer. Depuis avril 2016, les trois unités peuvent intervenir en dehors de leurs zones, sous l’égide de l’unité de coordination des forces d’intervention (Ucofi).

Le GIGN par ceux qui l’ont commandé, Pierre-Marie Giraud, Mareuil Editions

mercredi 22 mai 2024

Mali, les ambitions du colonel Goïta

 

@Présidence de la République du Mali

A Bamako, le président du Comité national pour le salut du peuple, le colonel Assimi Goïta nourrit de grandes ambitions pour ses amis putschistes et lui-même. A savoir, présenter sa candidature à l’élection présidentielle, allonger la période de transition en la portant de 2 à 5 ans et… promouvoir au grade de général les colonels à la tête de la junte.
Résumé aisé de ce programme de gouvernement : rester au pouvoir afin d’améliorer sa situation personnelle. Commentaire d’Ismaël Sack, président du Parti Social-Démocrate Africain (PSDA), « la junte veut se maintenir au pouvoir par un régime militaire dictatorial ».

Situation sécuritaire

Sur le terrain, les forces de défense et de sécurité et les mercenaires de Wagner continuent de commettre des exactions contre la population civile. Ainsi le 2 mai, les Forces armées maliennes (FAMa) et leurs alliés russes ont exécuté 13 civils dans le village de Niamana, dans le centre du pays.

Départ de l’EUTM

Le 8 mai, après 11 ans de présence, l’Union européenne (UE) a décidé de mettre fin à sa mission de formation militaire vu « l’évolution de la situation politique et sécuritaire ». Face au développement de la menace terroriste, l’EUTM entraînait et conseillait les forces de défense et de sécurité (FDS) locales. L’UE avait suspendu ses formations dès 2022 à la suite du massacre de Moura, dans lequel près de 500 civils avaient été tués par l’armée malienne et les mercenaires Wagner.

mardi 21 mai 2024

Les émeutes calédoniennes ont armé les discours opportunistes


@DR

A l’heure où à Nouméa un membre du gouvernement de Nouvelle-Calédonie (indépendantiste) lançait un vibrant appel au calme « La paix n’est pas une option, c’est un devoir ! », des élus métropolitains, députés pour la plupart, jouaient sur X (ex-Twitter) au spin doctor ou au cracheur de mots incendiaires. Alors que face aux émeutes, quelle que soit l’opinion de chacun, ce sont des hommes et femmes de bonne volonté dont on a besoin. Afin que le Caillou soit « Terre de parole, terre de partage » comme l’affirme sa devise.

Colonialisme

Sandrine Rousseau, députée de Paris (EELV) appelait à « trouver la voie de la décolonisation ». Thomas Porte, député de Saint-Saint-Denis (LFI) écrivait que le gouvernement « tente de nier les ravages de la colonisation (…) et se comporte dans la pire tradition coloniale ». Elu du même département, Bastien Lachaud qui siège dans le même groupe politique, condamnait le recours à l’armée pour protéger des sites : « Une caractéristique des régimes autoritaires. L’armée n’est pas formée pour maintenir l’ordre. Elle défend la nation contre ses ennemis. Pas contre des Français et encore contre un peuple colonisé. Naufrage colonialiste ». Pour sa part, Antoine Léaument député de l’Essonne (LFI) visant le gouvernement, parlait d’ « apprentis sorciers de l’autoritarisme » et Danièle Obono, députée de Paris (LFI) avançait un jugement définitif : « Macron est un irresponsable ».Mme Obono et M. Lachaud se sont récemment rendus dans l’archipel.

Vision caricaturale

Comment l’exprimait ces dernières heures sur Facebook, Christian Belhôte, magistrat honoraire, qui connaît le territoire et ses arcanes « Les commentateurs de la crise calédonienne sont prompts à désigner les coupables : le président de la République (qui se rend ce mardi soir sur le terrain), le ministre de l’Intérieur ou le précédent ministre des outre-mer. N’est-ce pas un peu court comme explication ? ». Ou dit par Patrick Roger, qui longtemps au Monde a suivi les méandres de l’outre-mer, « La mise en accusation d’une France coloniale en Nouvelle-Calédonie est caricaturale »*. Il n’est donc pas inutile de rappeler que les indépendantistes dirigent deux provinces sur trois (Nord et Loyauté), le Congrès du territoire et le gouvernement. Et que l’archipel bénéficie d’une large autonomie. Enfin, précision qui n’est pas inutile, Paris injecte 1,5 milliard € annuellement dans cette collectivité d’outre-mer à statut particulier.

* Patrick Roger, Nouvelle-Calédonie, la tragédie, Cerf, sortie le 23 mai.

lundi 20 mai 2024

Nouvelle-Calédonie, des départs inévitables

 

 @DR
Parmi les multiples conséquences des émeutes en cours, se profile le départ de Calédoniens du territoire. « Entre 5 000 et 20.000 » estime un solide connaisseur du dossier. Et de poursuivre. « Ce que l’on ne dit pas assez, c’est que ce qui se passe aujourd’hui sur le Caillou a pour finalité de pousser au départ de milliers d’hommes et de femmes ».

Déficit migratoire
Si ce pronostic se vérifie, il ne fera que renforcer une tendance amorcée ces dernières années. En effet, selon l’Institut de la statistique et des études économiques de Nouvelle-Calédonie (ISEE), un fléchissement démographique fort a été constaté entre 2014 et 2019 où 27 600 personnes qui y vivaient ont quitté l’archipel. S’ils concernent des personnes qui ne sont pas nées en Calédonie et des jeunes gens partis faire leurs études en métropole (3 calédoniens sur 10 ont moins de 20 ans), les départs sont deux fois plus nombreux que lors des cinq années précédentes. En revanche, 17 300 sont arrivées ; elles étaient 22 400 entre 2009 et 2014. Le solde migratoire est donc déficitaire, soit 2 000 départs nets par an. Parmi eux, des électeurs (trices) aux élections territoriales.

samedi 18 mai 2024

Général Tony Maffeis, directeur de la STAT : « Notre finalité est opérationnelle et son point d’application est le soldat »

Au sein des armées, la Section technique de l’armée de terre est une unité spécifique, héritière du Comité d’artillerie créé en 1795. Elle est, particulièrement, chargée de veiller à la mise à disposition de matériels et d’équipements destinés aux besoins opérationnels des forces aéro-terrestres. « C’est une mission qui s’inscrit dans le temps long » précise son directeur, le général Tony Maffeis qui fut entre 2011 et 2013 chef de corps de la 13e DBLE.



- Vous aimez évoquer la "profondeur historique" de la STAT. Pourquoi ?

Comme dans toutes les autres unités de l’armée de Terre, l’esprit de corps est nécessaire à la cohésion et au développement du sentiment d’appartenance de son personnel. Cet esprit de corps se construit souvent autour de racines historiques fortes, ancrées dans les esprits.
Par ailleurs, il est important que les partenaires de la STAT comprennent que ce n’est pas une unité récente mais qu’elle s’inscrit dans une histoire pluriséculaire (ce qui n’est pas toujours le cas) et particulièrement riche au service des équipements de l’armée de Terre. Elle n’a certes pas de faits d’armes à son actif comme beaucoup de régiments de l’armée de Terre peuvent en compter dans les plis de leurs drapeaux et étendards, mais elle n’en mérite pas moins de respect eu égard aux services rendus et qu’elle continue de rendre chaque jour à l’armée de Terre.

- Votre raison d'être, c'est apporter "le meilleur pour le soldat" ?

Les opérations d’armement s’inscrivent souvent dans le temps long (plusieurs années). Il peut alors être facile de perdre la finalité de notre mission. Il est donc important de toujours garder à l’esprit que l’objectif de la STAT est de faire en sorte qu’in fine le soldat reçoive le meilleur équipement. Pour cela un ancien directeur rappelait inlassablement que chaque jour la bonne question à se poser est « qu’as-tu fait aujourd’hui pour tes camarades en opération ? ». La finalité de la Section est bien opérationnelle et son point d’application est le soldat.

Evaluation d'un ensemble parachutage

- Vous conduisez des opérations d'armement. Cela englobe quoi ?
Une opérations d’armement vise à fournir un ou des équipements aux forces pour répondre à un besoin. La STAT conduit au profit de l’armée de Terre environ 400 opérations d’armement, en liaison avec la direction générale de l’armement et les différents services de soutien et de maintien en condition opérationnelle.
Une opération d’armement se décompose en plusieurs étapes. C’est d’abord exprimer un besoin détaillé pour répondre à une ou plusieurs situations opérationnelles. Puis, lorsque les contrats ont été notifiés aux industriels retenus par la DGA, il s’agit de les accompagner dans le développement de la solution. C’est le rôle des officiers de programme. Ensuite, lorsque l’industriel a livré son prototype ou son tout premier équipement de série à la STAT, les équipes de marque entrent en action pour conduire les évaluations dans les conditions les plus proches possibles de l’emploi opérationnel et ainsi s’assurer que l’équipement produit répond au besoin exprimé. Enfin, lorsque ces étapes sont réalisées, nous proposons au chef d’état-major de l’armée de Terre l’adoption ou l’autorisation d’emploi de l’équipement ce qui permet sa livraison et son appropriation par les unités. L’équipement va rester en service parfois plusieurs décennies avant la phase ultime de retrait de service (exemple, le pistolet PA MAC 50 est entré en service en 1950, il est progressivement retiré au profit du Glock).

- Donc à la recherche permanente de l'innovation ?

La captation de l’innovation est effectivement devenu un vrai enjeu. Il s’agit d’identifier très tôt les technologies ou tout au moins les applications innovantes des technologies et d’évaluer rapidement les apports concrets qu’elles pourront générer dans le cadre d’une utilisation militaire. L’objectif est d’innerver les opérations d’armement afin de ne pas laisser en route des options possibles.

Evolution d'une équipe avec robot armé

- Quelles seront les armes de demain ?
Les armes de demain sont celles qui arrivent progressivement en ce moment et qui équiperont l’armée de Terre pour les 30 ou 40 prochaines années, les plateformes blindées du programmes Scorpion dont 2300 seront livrés dans la loi de programmation militaire 2024-2030. Ce sont des véhicules (Griffon, Serval, Jaguar, char Leclerc rénové) aux versions variées (génie, postes de commandement, guerre électronique, observation d’artillerie, ….) plus mobiles, mieux protégés que leurs prédécesseurs et surtout connectés. C’est le combat collaboratif qui permettra une meilleure circulation de l’information et une prise de décision plus rapide.
Les armes de demain, ce sont celles qui n’existent pas encore mais qui nourrissent déjà les réflexions sur les équipements futurs qui entreront en service à l’horizon 2040.

- Vous rassemblez à Versailles et sur d'autres sites, une armée de "Géotrouvetout", pour reprendre le nom de ce personnage de bande dessinée de notre enfance ? Des touche-à-tout ?
La STAT est composée d’hommes et de femmes passionnés, dont certains se reconnaîtraient certainement en Géotrouvetout. Être inventif, curieux, s’adapter en permanence aux circonstances, mais rester rigoureux, sont effectivement autant de qualités recherchées pour servir à la STAT.

- C’est bien une unité singulière...

La STAT est une unité singulière à bien des égards. D’abord parce qu’elle est à elle seule un concentré des compétences que l’on trouve dans toute l’armée de Terre et couvre ainsi l’ensemble des fonctions opérationnelles.
La STAT est une unité singulière parce qu’elle ne ressemble à aucune autre. Bataillon « d’entrée en premier » dans les équipements, structuré autour de groupements, elle n’est pas vraiment comparable à un régiment.
La STAT est une entité singulière parce qu’elle n’a aucun équivalent dans les autres armées ni en France, ni en Europe. Les autres armées nous l’envient souvent.
La STAT est une unité singulière parce qu’elle est capable de s’adapter à toutes les situations et apporter son expertise partout où c’est nécessaire, en appui des forces, y compris sur les théâtres d’opération intérieures et extérieures.

Evaluation d'un radar détecteur de roquettes

- Quel est le profil des militaires et des civils qui y servent ?

Le personnel qui sert à la STAT qu’il soit civil ou militaire est souvent un expert reconnu de son domaine. Cette expertise a été acquise dans les régiments et les états-majors pour les militaires qui ont souvent une grosse expérience opérationnelle. Ainsi les militaires qui servent à la STAT sont, en moyenne, âgés de 43 ans et comptent 22 ans d’ancienneté.
Le personnel civil tient une place particulière. Rouage important, sa stabilité sur les postes constitue le socle sur lequel repose une bonne partie de la continuité de l’action. Il est donc indispensable à son bon fonctionnement. Il est présent dans tous les groupements et dans tous les services. Si le personnel civil occupe principalement des fonctions de soutien, quelques-uns, ingénieurs de formation, occupent des postes d’officier de marque quand d’autres, techniciens ou ouvriers de l’État, sont développeurs ou expérimentateurs.
Les métiers exercés et les statuts sont très variés et souvent uniques. Ils sont ainsi, ouvrier, mécanicien auto ou de l’armement, tourneur, magasinier, secrétaire, gardiens veilleurs, photographe…

- La devise de la STAT est "Être exact". Que signifie-t-elle ?

« Être exact » était la devise du général Charles Delestraint, spécialiste des chars de combat et premier chef de l’armée secrète. Arrêté à Paris par la Gestapo en juin 1943 il meurt en déportation au camp de Dachau en avril 1945, quelques jours avant l’arrivée des Alliés.
À la demande du général Charles Beaudouin, directeur de 2013 à 2017, cette devise est attribuée à la STAT en 2015. En effet, pour accomplir sa mission et maîtriser le triptyque « coûts, délais, performances » propre à la conduite des opérations d’armement et effectuer des évaluations permettant de vérifier que les équipements mis en service répondent aux besoins de l’armée de Terre, la STAT se doit d’être exacte.

vendredi 17 mai 2024

Les campagnes anti-françaises de Bakou

 

 @azernews.az

Hier soir, le site azernews.az publiait un article sur une vidéo-conférence « de solidarité avec le peuple kanak » organisée par le Groupe initiative de Bakou. « Les représentants de Nouvelle-Calédonie ont donné des informations détaillées sur les atrocités commises ces derniers jours par les forces de police ou de gendarmerie dans la capitale Nouméa et ses environs » explique la rédactrice de l’article.

Ingérence assumée

Depuis le début de ces épisode de violence sur le Caillou, l’Azerbaïdjan a lancé une nouvelle campagne anti-française coordonnée avec, notamment, la diffusion sur X de plus de 5 000 messages avec les hashtags #EndFrenchColonialism #FrencheColonialism #RecognizeNewCaledonia #Paris2024 #BoycottParis2024 accompagnés souvent d’un montage photo où l’on voit un manifestant mélanésien décédé. Légende : « La police française (ou de France) est un assassin, le carnage continue ». Et d’établir un parallèle avec l’Algérie.
Le 1er mars dernier des représentants indépendantistes calédoniens se sont rendus à une conférence internationale sur la décolonisation en Turquie. Selon une source du renseignement français, les frais de transport de ceux-ci ont été payés par les services secrets de Bakou. Au terme de cette réunion, une lettre dénonçant « les dérives colonialistes de la France » a été envoyée au président Macron.
 
Le BIG

Le Bakou Initiative Group est une structure créée en juillet 2023 pour « soutenir le combat contre le colonialisme et le néo-colonialisme » qui, en réalité, se limite à la France. Son directeur général, dans une vidéo, énumère ainsi les colonies concernées : « Nouvelle-Calédonie, Polynésie, Guyane, La Guadeloupe et la Corse… »
Un instrument de déstabilisation de la France devenue objectif du président Aliev qui l’accuse de "préparer le terrain pour une nouvelle guerre" dans le Caucase en « armant » l'Arménie. Celui-ci n’a, en effet, jamais digéré la condamnation par la France des attaques qu’il a ordonnées contre le Haut-Karabakh.
Dans la « guerre de l’image » déterminante aujourd’hui, le BIG s’est ainsi félicité, via son fil X, de voir des drapeaux azéris apparaître dans les cortèges indépendantistes lors de manifestations ayant précédé les émeutes. Au plus grand plaisir également de Moscou.

mercredi 15 mai 2024

« C’est l’intérêt de la Nouvelle-Calédonie qui est en jeu »

Le groupe Ebra* m'a proposé, hier, de répondre à une interview sur la Nouvelle-Calédonie et la situation sur le territoire. La voici.

Interview « C’est l’intérêt de la Nouvelle-Calédonie qui est en jeu »

Elle a suscité une nuit d’affrontements d’une rare violence dans l’archipel : la révision constitutionnelle défendue par Gérald Darmanin élargit le nombre de votants lors du scrutin provincial, ce que dénoncent les indépendantistes. Henri Weill, journaliste qui a couvert le dossier calédonien pour la 5 entre 1987 et 1991, et ancien de RFO Nouvelle-Calédonie, analyse la situation pour nous.

Propos recueillis par Ulla Majoube - Aujourd'hui à 06:02 | mis à jour aujourd'hui à 06:54 - Temps de lecture : 3 min

Photo Sipa/Nicolas Job 

Pourquoi la réforme constitutionnelle déclenche une telle réaction  ?

« Le corps électoral varie en fonction des scrutins. Le général permet de participer aux scrutins nationaux (municipales, législatives, présidentielles et européennes) ; le corps électoral spécial aux élections provinciales. Enfin il existe un corps électoral spécifique mis en place, en 1999, pour les référendums sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté. Le dégel (l’ouverture) du corps électoral pour les élections territoriales, au centre de cette réforme constitutionnelle, est fermement contesté par les indépendantistes. C’est un sujet déterminant et qui empoisonne l’histoire calédonienne depuis les années 1970. »

Pourquoi l’élection provinciale cristallise les tensions entre loyalistes et indépendantistes ?

« Parce que si la réforme est adoptée, les citoyens ayant dix ans de résidence en Nouvelle-Calédonie, soit environ 25 000 personnes supplémentaires, pourront élire leurs représentants. Aujourd’hui, les indépendantistes dirigent le gouvernement territorial et le Congrès. Cette réforme pourrait modifier les équilibres [les kanaks représentait 41,2 % de la population au recensement de 2019, selon l’Insee] que l’on peut vraiment qualifier de subtils sur le Caillou. »

Que restera-t-il des accords de Nouméa, une fois le projet gouvernemental voté ?

« Les accords de Matignon, qui ont permis de rétablir la paix civile en 1988, prévoyaient une période de développement de dix ans. Ceux de Nouméa (1998) engageaient une révision de la Constitution pour donner une plus grande autonomie à la Nouvelle-Calédonie. Ces accords prévoyaient également trois référendums sur l’indépendance. Le troisième en cas de vote négatif pour les deux premiers. Si les Calédoniens répondaient par trois fois "non" à la question "Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?" – ce qui fut le cas –, alors l’accord de Nouméa prévoyait que les partenaires politiques se réunissent "pour examiner la situation ainsi créée". »

Quel est l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie ?

« Tout est à écrire aujourd’hui. Les deux premiers référendums ont donné une légère majorité au "oui à la France" (56,67 % en 2018, 53,3 % en 2020), et les indépendantistes, pour de bonnes ou mauvaises raisons, ont boycotté le troisième.

Emmanuel Macron a invité, dimanche , les représentants politiques calédoniens à se rendre à Paris. Aujourd’hui, ces émeutes, condamnées par les représentants politiques calédoniens, invitent à une prise de conscience collective (gouvernement, indépendantistes, loyalistes). Le dialogue est la seule issue possible. C’est la compétence et le sens du devoir qui me semblent primer. C’est l’intérêt de la Nouvelle-Calédonie qui est en jeu. Le problème de fond est identitaire et humain. »

« La Chine observe avec intérêt la situation calédonienne »

Quel rôle peut jouer la Chine dans cette crise ? On sait qu’elle est très intéressée par le nickel sur place…

« La Chine, qui a modifié les équilibres en Indo-Pacifique, observe avec intérêt la situation calédonienne. Et bénéficie de relais locaux. Pour comprendre la stratégie chinoise, il suffit de s’intéresser à Vanuatu (l’ancien condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides), état situé à 1 heure d’avion de Nouméa.

L’Azerbaïdjan, relais de Moscou, s’intéresse actuellement à la Nouvelle-Calédonie. Récemment, un mémorandum a été signé à Bakou par une élue indépendantiste du Congrès. Ce qui a provoqué une polémique sur le territoire. Il s’agit là d’un embryon de coopération ponctuelle avec l’Azerbaïdjan destinée à nuire à la France, soutien affirmé de l’Arménie. »

 *Les dernières nouvelles d'Alsace, l'Alsace, l'Est républicain, le Républicain lorrain, Vosges matin, Le Bien Public, Le Progrès, Le Journal de Saône-et-Loire, le Dauphiné.

mardi 14 mai 2024

"Le chevalier de Jérusalem"

Victor K. a imaginé un personnage mystérieux (c’est son métier) et raffiné. Il s’agit de la colonelle Coralie Desnoyers (Athéna) qui commande le service action de la DGSE. Que tout lecteur, certainement, aimerait croiser dans sa vie.
Dans ce tome 4, voici la quadragénaire engagée avec ses personnels dans une troublante et complexe mission en Orient. Le Proche et le Moyen. « L’Orient compliqué » parfaitement nommé naguère par le général de Gaulle. Mission d'ailleurs qualifiée de « quasi-impossible » par l’auteur.


Vincent Crouzet alias Victor K.


"Le Chevalier de Jérusalem" est encore un roman d'actualité ?
Pleinement. L'objet de la série "Service Action" est d'inscrire la trame romanesque de chaque opus dans les crises contemporaines qui secouent le monde. Et qui hélas ne manquent pas. J'avais un autre sujet en tête pour ce quatrième volume dont j'avais écrit les cent premières pages, jusqu'à cet épouvantable 7 octobre au matin. Tout alors a basculé. Cette fois, le SA est projeté au Proche et Moyen-Orient au service d'une paix impossible.

Pourquoi ce choix ?

Cela a fait immédiatement sens. La position de la France sur le Proche Orient, équilibrée mais acrobatique, permet aussi une nuance de propos intéressante. Aussi, je place mes personnages entre les différents protagonistes de tous les camps. La DGSE et son Service Action doivent s'adapter aux contradictions de la diplomatie.

Est-ce un roman à messages ?

Sur les évènements de Gaza et Israël, j'essaie de ne surtout pas tomber dans le manichéisme, tout en condamnant les actes de barbarie du 7 octobre. Je place le Hamas premier responsable de cette abomination qui ensanglante la Terre sainte depuis. Mais je ne peux pas non plus épargner des dirigeants israéliens cyniques, ni des colons fanatiques. D'ailleurs mon personnage central, le Chevalier de Jérusalem évolue dans un empire de cynisme absolu. En général j'essaie de me départir de tout moralisme, ou de toute leçon en tout cas. Malheureusement, les faits se suffisent à eux-mêmes.

Vous racontez toujours avec beaucoup de pédagogie ?

Je ne sais pas. Lorsque j'écris, le romancier l'emporte sur l'expert. J'essaie d'être plutôt dans le visuel que dans le démonstratif. De "projeter" une image qui parfois est plus parlante que de trop de mots. Souvent, je me sens plus réalisateur qu'écrivain. Mais sans contraintes de production. La première liberté d'un romancier, finalement. Sur le Service Action, oui, j'essaie de relater le quotidien des agents, mais en racontant le fonctionnement de l'unité à travers l'intrigue, et les opérations, dans le seul mouvement.

La posture d'Athéna est de plus en plus délicate ?

Cette fois, "Jupiter", le président de la République, délègue à la cheffe du SA une mission quasi-impossible : retrouver et protéger un personnage fantasmatique au coeur de tous les enjeux, le Chevalier de Jérusalem. Son unité va devoir frapper au Soudan, et elle va se retrouver au plus proche des démons, Ali Khamenei en tête... Mais elle recouvre dans le n°4 une posture de soldat, en servant sans états d'âme.

Sera-t-elle à la tête du SA dans le prochain roman ?

Évidemment oui. Je ne peux pas me passer d'elle. Suis accro. J'ai cette fille dans la peau. J'ai vraiment de l'affection pour mes personnages. Je suis pleinement attaché à cet effectif pourtant fictif, et à Athéna plus encore. Mais elle va douter, c'est certain, parce que la prochaine mission qui lui sera assignée sera lourde à assumer sur le plan éthique.

Comment l'environnement de la "Boîte" perçoit-il vos livres ?

Deux écoles. La première n'est pas fan. Et n'est pas fan en général de ceux qui ont oeuvré pour le Service et écrivent en suivant, des essais comme des romans. Je comprends leur épure. La seconde a compris que la fiction permettait d'imprimer une image de puissance, et une influence certaine. Les Américains et les Britanniques ont intégré pour leur part depuis des décennies le rôle primordial de la fiction, écrite ou audiovisuelle, pour construire une image et une réputation positives pour la CIA ou le MI-6. La DGSE, avec l'adoubement du "Bureau des Légendes", suit l'exemple anglo-saxon. Pour ma part, quels que soient certains grincements de dents, je m'évertue à présenter un visage positif de la "Boîte", à laquelle je serai pour toujours redevable. Je le répète : la DGSE est devenue l'une des toutes premières agences de renseignement au monde, dans le top 3, pleinement respectée par ses homologues. En présentant cette maison sous un angle très dynamique, et réaliste, j'ai ainsi l'impression de continuer à rendre naturellement service sans jamais rien demander en échange pour conserver ma liberté d'écrivain. Ma première exigence.

"Le chevalier de Jérusalem", Victor K, Robert Laffont

lundi 13 mai 2024

Ce 13 mai 1958 qui précipita la fin de la IVe République

  

Depuis trois ans et demi la guerre ensanglante l’Algérie. Le 24 avril de cette année 1958, trois jeunes Algériens, condamnés à mort, sont passés par les armes. L’un fabriquait des bombes, les deux autres les posaient. Le lendemain, le FLN en représailles, exécute trois Français, des militaires prisonniers (ce que l’on apprend un peu plus tard). 
Les responsables des associations patriotiques organisent au monument aux morts d’Alger, le mardi 13 mai, une cérémonie afin de leur rendre hommage. Mais aussi pour afficher leur colère. Ce « comité de vigilance » s’estime, en effet, trahi par le gouvernement, incapable, à leurs yeux, de lutter efficacement contre la rébellion et de maintenir l’Algérie française.

Une IVe République vacillante

Une nouvelle fois, la France est sans gouvernement. Trois semaines plus tôt, celui conduit par Félix Gaillard est tombé. C’est Pierre Pflimlin qui est pressenti.
Robert Lacoste, ministre-résidant apprécié des pieds-noirs a quitté Alger le 10 mai. Deux jours auparavant il a reçu, sur le front des troupes, la croix de la valeur militaire avec palme des mains du général Raoul Salan, commandant en chef en Algérie. Lacoste leur confie alors : « Méfiez-vous…nous allons vers un Dien Bien Phu diplomatique ». Lacoste a prononcé cette phrase en déclinant l’offre que les militaires viennent de lui faire : « Restez en Algérie, nous marcherons avec vous ». L’armée meurtrie par les défaites en Indochine, par l’indépendance du Maroc et de la Tunisie est en train d’entrer en désobéissance.
Les généraux, sous la signature de Salan, le 9 mai, adressent un télégramme au général Ely, chef d’état-major des armées, dans lequel ils évoquent d’éventuelles négociations avec le FLN en vue d’un cessez-le-feu : « L’armée, d’une façon unanime, sentirait comme un outrage l’abandon de ce patrimoine national. On ne saurait préjuger sa réaction de désespoir » avertissent-ils.

Pierre Pflimlin

Lacoste parti, Pflimlin cherche à réconcilier les irréconciliables dans un parlement désillusionné. Une impuissance qui laisse les généraux seuls en Algérie face à la poussée de la foule algéroise. Dans laquelle se retrouvent des activistes comme Ortiz, Martel, Lagaillarde. On y trouve également Delbecque, ami de Chaban-Delmas, qui essaie tant bien que mal de positionner le général de Gaulle dans cette Algérie des colons qui, lors de la Seconde Guerre mondiale, a d’abord préféré Pétain puis Giraud.
En début d’après-midi, ce 13 mai, les commerçants baissent le rideau de fer.
A 15h à Paris, à l'Assemblée nationale, le débat d’investiture commence. Pflimlin est épuisé par des nuits blanches de négociation. Il prononce son discours : « La France n’abandonnera jamais l’Algérie… Le gouvernement ne repousse pas à priori l’idée que nos voisins (Tunisie et Maroc) pourraient un jour nous apporter leur concours pour amener nos adversaires à entrer en pourparlers avec nous en vue d’un cessez-le-feu ».

Propos blasphématoires
A Alger ces propos mettent le feu aux poudres. La foule est surexcitée lorsque les généraux Salan, Jouhaud, Massu, Allard et l’amiral Auboyneau arrivent pour l’hommage aux trois militaires tués. Des voix crient : « Massu au pouvoir ! ». Pourtant quelques minutes après la cérémonie, la foule commence à se disperser. Soudain, les hauts-parleurs lancent une consigne : « Tous au gouvernement général ! ». Lagaillarde prend la parole au balcon et invite cette foule à pénétrer dans le bâtiment. Les forces de l’ordre, faute de consignes précises, ne réagissent pas.
Le secrétaire général du gouvernement général demande des consignes à Paris. « Faites pour le mieux ! » lui est-il répondu. Lagaillarde, le président des étudiants, dit : « Nous vivons la constitution d’un comité de salut public civil et militaire. Nous ne partirons pas tant que nous n’aurons pas le résultat du vote d’investiture. Si Pflimlin passe, c’est l’émeute ».

Vive de Gaulle
Le général Massu en est conscient. Il accepte donc la présidence du comité dans lequel les gaullistes parviennent à faire entrer un homme, Neuwirth. Massu envoie un message au président de la République, René Coty : « Le comité attend avec vigilance la création à Paris d’un gouvernement de salut public, seul capable de conserver l’Algérie comme partie intégrante de la métropole ».
Le 14 mai à 3h25, le gouvernement Pflimlin obtient toutefois l’investiture par 274 voix contre 129.
A Alger, le 15 mai, jeudi de l’Ascension, le comité de salut public appelle la population à se rassembler au Forum. Les généraux apparaissent au balcon. Salan, l’orateur, rappelle à cette foule qu’un de ses enfants, mort en 1943, repose au cimetière du Clos Salambier. Il enchaîne : « La seule fin acceptable de cette guerre, c’est l’écrasement de la poignée de terroristes rebelles à l’autorité ». Il marque une pause et ajoute : « Vive de Gaulle ».
La fin de la IVe République est proche. Le soir même, de Colombey-les-Deux-Eglises (Haute-Marne), le général de Gaulle précise par communiqué : « Naguère, le pays dans ses profondeurs, m’a fait confiance pour le conduire jusqu’au salut. Aujourd’hui, devant les épreuves qui montent de nouveau vers lui, qu’il sache que je me tiens prêt à assumer les pouvoirs de la République ».

Source : ACP

dimanche 12 mai 2024

Guerre hybride


 @ChatGPT

Afin de préparer des actions de déstabilisation, un compte affilié au groupe Wagner Biélorussie a publié sur Telegram un message en français demandant à ses sympathisants « d’empêcher une nouvelle guerre en Europe ». Lorsqu'une personne engage une conversation, des officiers traitants du GRU/GU sont avertis et prennent la main afin de tenter de comprendre ses motivations. Une manœuvre destinée au recrutement d’agents dormants et qui s’inscrit dans la stratégie de guerre hybride menée par la Russie.

vendredi 10 mai 2024

Les légionnaires du 6 juin

 

Louis Lanternier @DR

Deux anciens légionnaires ont participé au débarquement du 6 juin 1944, parmi les 177 commandos Kieffer (1er BFMC). Il s’agit de Louis Lanternier, ancien de la 13, qui après Narvik, a choisi la Marine lors de son ralliement au général de Gaulle. 26 ans en 1940. Et d’Otto Zivohlava, 18 ans en 1940, né autrichien qui a combattu sous le nom de Jean Gauthier*.

* 177 visages du Jour J, Benjamin Massieu et Jean-Christophe Rouxel, éditions Pierre de Taillac

mercredi 8 mai 2024

La Légion instrumentalisée par des comptes pro-russes

Copie d'écran @X

Ainsi sur les réseaux sociaux a-t-on pu lire que le 3e régiment étranger d’infanterie (REI) serait déployé en Ukraine. Fake news rapidement démentie par le ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Œuvre de personnes connaissant bien peu la Légion étrangère et cette unité basée à Kourou, experte des techniques et actions dans la jungle et chargée de la protection du Centre spatial guyanais et de la lutte notamment contre l’orpaillage clandestin. 
Comme le souligne un expert de la guerre informationnelle « ces attaques ne se caractérisent pas par leur ingéniosité mais visent à engloutir sous un flot massif des récits favorables au Kremlin ».

mardi 7 mai 2024

A Moscou, pas de défilé pour le Régiment immortel


Défile 2015 @Wikipédia

Pour la deuxième année consécutive à Moscou, la marche du Régiment immortel a été annulée par le pouvoir. Celle-ci se déroule habituellement le 9 mai lors de la cérémonie marquant la victoire de 1945. Une Seconde Guerre mondiale appelée en Russie « Grande guerre patriotique ». Cette annulation vaut pour toutes les villes.
Depuis 2015, le défile militaire est accompagné d’un défilé civil au cours duquel les vivants marchent avec le portraits des morts d’hier afin de rendre hommage aux 27 millions de victimes soviétiques du second conflit mondial. Une initiative véritablement née quelques années plus tôt, à Tomsk en Sibérie. Une manifestation rapidement récupérée par le pouvoir qui pose la Russie unique héritière de la victoire sur le 
« mal »
Il est probable que le pouvoir craint que des portraits de jeunes militaires russes morts en Ukraine viennent se joindre à ceux des grands-parents ou arrière-grands-parents tués, il y a 80 ans et plus.

dimanche 5 mai 2024

Pierre Neuville, 1922-2024

 

@DR

Demain matin se dérouleront en l’église de Lumio (Haute-Corse) les obsèques de Pierre Neuville, 101 ans. Ce corrézien de naissance s’était défini ainsi dans un ouvrage publié en 2013 : « Parti de rien, avec un petit certificat d’études de campagne, me voici docteur en préhistoire et commandeur de la Légion d’honneur ». Il avait accédé depuis à la dignité de grand officier.

Les difficiles premières années
« J’étais un enfant naturel, un bâtard, selon les termes de l’époque » racontait-il dans Les combats de ma vie (La société des écrivains). Pour cela, il sera moqué. A 12 ans, Pierre Neuville est valet de ferme, un an plus tard il travaille une partie de l’année en usine puis devient apprenti boulanger. C’est là que la guerre le saisit en 1940. Quelques mois plus tard, il se choisit un autre destin en s’engageant dans l’armée, direction l’Algérie et le 28e escadron du Train.
Après le débarquement américain du 8 novembre 1942, il sert avec la 1ère DB, dans cette armée en reconstruction destinée à libérer la France. Maréchal des logis-chef à 21 ans, il est au Bataillon de choc avec lequel il reçoit son baptême du feu, en octobre 1944 en métropole. Il est blessé en décembre par des éclats d’obus 
en Haute-Saône. En 10 mois de combats son unité perd 62 % de ses hommes.

L’Indochine puis l’Algérie

Adjudant à 22 ans, il obtient ensuite son brevet parachutiste (n° 6884). Destination l’Extrême-Orient avec le 1er bataillon de paras de choc. Puis c’est l’Algérie au sein du 2e régiment de tirailleurs algériens où il devient officier renseignement. Il reçoit sa sixième citation et est fait chevalier de la Légion d’honneur à titre exceptionnel. Il porte également la Médaille militaire. De ce premier séjour algérien, il écrit : « 3 ans, 8 mois et 9 jours séparé de ma famille... »
Les affectations se succèdent : officier renseignement à Saint-Maixent, deuxième séjour en Algérie, centre d’instruction à Verdun et puis en 1966, la Légion et le REP où il cumulera les années. Inhabituel pour l’officier qu’il est devenu. En 1974, l'officier quitte l’institution militaire qu’il servira toutefois encore cinq années comme réserviste. Le lieutenant-colonel Neuville aura traversé trois guerres.

Puis les études

Quelques aventures plus tard, celui qui est resté vivre en Corse après avoir effectué des études, obtient à 66 ans, un doctorat en préhistoire. Sa thèse, en 5 volumes et 1 020 pages, portait sur Les éléments de broyage de la Préhistoire et de la Protohistoire de la Corse dans le contexte méditerranéen. De nouvelles pages se tournent. Il est sur le terrain, dans les amphis, cherche, encourage les plus jeunes.
L’homme qui eut plusieurs vies, fut un passionné témoignait il y a quelques heures, le général Alain Bouquin, ancien COMLE et son voisin sur ces terres corses.