Le jour où…je suis devenu agent secret

Jour J, c’est le titre de cette nouvelle collection des éditions de l’Observatoire destinée à donner la parole à des auteurs, autrices de récit de vocation. Vincent Crouzet baptise la collection avec « Le jour où je suis devenu Espion » et raconte ainsi sa construction d’homme de l’ombre et une partie de son expérience à la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE). Un métier si souvent fantasmé.


- Dans « Le Jour où je suis devenu espion » vous racontez, bien entendu, une partie de votre histoire mais aussi celle de l'Unita* ?
L'histoire de la fin de la guerre civile en Angola, opposant le gouvernement de Luanda à l'opposition armée de l'Unita a composé une grande partie de mon travail pour la DGSE dans les années 1990 et 2000. J'ai, en effet, fait partie des agents qui ont suivi ce mouvement de guérilla, et, ce, bien après la fin du conflit en 2002...

- Quelle image conservez-vous de Jonas Savimbi ?
Celle d'un homme à deux visages. Dans le privé (je l'ai rencontré près d'une vingtaine de fois) il était un homme assez doux, très cultivé, parlant parfaitement le français, et ayant énormément de respect pour la France, en gratitude pour le soutien du Service auprès du mouvement rebelle depuis 1975 (à l'époque le SDCE dirigé par Alexandre de Marenches). Comme chef de guerre, il était intransigeant et brutal. Mais il était pour lui et les siens question aussi de survie.

- Autre visage qui apparaît, celui de Viktor Bout ?

J'ai fréquenté Bout, alias "Lord of War" à partir de 1997 quand je recueillais du renseignement dans le milieu des marchands d'armes à Johannesburg. Il était un trafiquant au milieu de beaucoup d'autres, mais les dépassait en termes de volume délivré ; surtout sa force résidait dans sa capacité à livrer les deux camps opposés, et ce quel que soit le conflit. Il apparaissait déjà pour les services occidentaux comme un agent du GRU russe.

- Dans cet univers, vous êtes en fonction des missions, acheteur de café, de tabac, consultant dans le diamant ?

Oui, j'ai été obligé d'épouser des couvertures audacieuses (on parle plutôt de "prétextes" dans le renseignement). J'ai appris le métier d'acheteur de café auprès d'un négociant au Havre et celui de tabac auprès de la SEITA. J'ai œuvré dans le milieu des diamantaires à partir de 2002, nous permettant de récolter du renseignement dans un secteur finançant à l'époque à la fois des personnalités africaines et des mouvements terroristes (Al Qaeda, Hezbollah...). Cela m'obligeait à beaucoup d'adaptabilité. Je ne pouvais engager trop de temps dans la formation, qui restait sommaire mais celle-ci m'apportait suffisamment de crédibilité dans mes projections.

- C'était acrobatique ?

Je n'ai jamais pris en défaut. Le plus important était d'avoir une activité cohérente sur la zone, et plus particulièrement en Afrique australe où j'opérais le plus souvent.

- Durant ces années africaines, vous tombez souvent amoureux...

Ah... La vie d'un jeune homme français qui voyage est évidemment marquée par des rencontres. Mais je me devais d'être prudent. Sans avoir non plus à mener une vie monastique pouvant apparaître suspecte. Oui je suis tombé amoureux deux fois à cette époque, mais c'était très décorrélé de mon travail pour le Service...

- Cette vie était heureuse ?
Je ne sais pas si le qualificatif 
« heureux » est le bon. Enthousiasmant oui, donnant du sens à mes « jeunes  années ». Il n'est pas donné à tout le monde d'effectuer ce type de voyages. Je dois au Service beaucoup de gratitude pour cette partie de ma vie. Du reste, j'engage les jeunes qui auraient cette vocation, à s'engager dans les rangs de la DGSE. La nation fait face à des menaces multiples. Une nouvelle génération doit pouvoir défendre notre mode de vie, et nos valeurs.

- Vous écrivez à la dernière page du livre que le jour où vous êtes devenu espion, 
« je suis devenu un homme » ?
C'est juste. Le jour où j'ai vraiment été projeté, en Angola, je me suis senti devenir un homme, au milieu du chaos du monde.

- Aujourd'hui, ce cataclysme (Ukraine, Israël/Gaza, Iran...) vous l'analysez pour la télévision ?
Cette participation, hier, sur le théâtre des opérations m'apporte aujourd'hui beaucoup plus d'objectivité, de recul quant aux expertises que l'on me demande sur LCI. J'essaie toujours de penser « terrain ». Souvent les reporters de la chaîne qui couvrent justement ce terrain rapportent très précisément cette vision là.

- Va -t-on bientôt retrouver Athéna, cette jeune femme à la tête du service action de la DGSE, tête d'affiche de vos romans sur le SA ?
Avec tant de plaisir, je poursuis l'aventure de la publication de "Service Action", cette fois-ci sous mon nom (et non plus sous l'alias de Victor K) dans une nouvelle maison d'édition, L'Animal diffusée par le groupe Hachette. Athéna sera de retour en action dans les tous prochains mois…

*L'Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola, fondée au coeur des années 60 par Jonas Savimbi.

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